«Selon l’indice des Nations Unies, le Canada se classe au 18e rang mondial pour son abordabilité alimentaire. Mais les prix alimentaires augmentent beaucoup, surtout la viande», écrit le professeure Sylvain Charlebois.
«Selon l’indice des Nations Unies, le Canada se classe au 18e rang mondial pour son abordabilité alimentaire. Mais les prix alimentaires augmentent beaucoup, surtout la viande», écrit le professeure Sylvain Charlebois.

Le luxe de manger de la viande

Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal
Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal
Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires, Université Dalhousie
LETTRE OUVERTE – Manger de la viande devient un luxe dans la plupart des pays du monde, même au Canada. La dinde et le bacon n’ont jamais couté si cher. La bonne nouvelle? Les Canadiens semblent mieux outillés que jamais pour gérer ces augmentations.

Cette fête automnale de l’Action de grâce nous ramène toujours à l’essentiel, surtout depuis deux ans. Rendre grâce des bonheurs reçus et de ce que nos producteurs, transformateurs, épiciers et restaurateurs nous offrent est quelque chose que l’on ne fait pas assez souvent.

Notre panier d’épicerie reste tout de même très abordable au Canada. D’ailleurs, selon l’indice des Nations Unies, le Canada se classe au 18e rang mondial pour son abordabilité alimentaire. Mais les prix alimentaires augmentent beaucoup, surtout la viande.

La viande représente une grande partie du budget alimentaire de chacun, environ 20 % en moyenne. Si économiser de l’argent à l’épicerie devient une priorité pour quelqu’un, éliminer la viande du menu s’avèrera bien tentant. Une famille canadienne moyenne de quatre personnes peut dépenser entre 2 600 $ et 3 000 $ en produits de viande en une seule année.

Réduire son budget de viande peut faire une différence. Selon certaines sources, les ventes de viande ont considérablement diminué cette année, notamment au cours des 12 dernières semaines. La saison du barbecue qui se termine représente la période la plus lucrative de l’année pour le tiercé des viandes, qui comprend le bœuf, le poulet et le porc.

À travers le pays, les ventes en volume du bœuf à l’épicerie ont chuté de plus de 6 % depuis juin. Même en Alberta, région du bétail, les ventes de bœuf ont aussi fléchi de 6 % au détail. Constat pire encore pour le poulet et le porc, puisque les ventes en volume du poulet ont baissé d’au-delà de 12 % et celles du porc de 17 %. En Ontario seulement, les ventes de porc ont diminué de 20 % cet été. Même si les consommateurs sortaient plus souvent au restaurant cet été qu’au printemps dernier, ces baisses restent tout de même assez importantes.

Le prix de la viande atteint un seuil dangereux

Il se passe quelque chose de très inhabituel au comptoir des viandes cette année. Historiquement, la demande pour le bœuf et le porc était très élastique au prix, tandis que pour la volaille, la demande ne l’était relativement pas. En d’autres termes, les consommateurs ont tendance à réagir aux prix plus élevés du bœuf et du porc en se tournant vers le poulet. Le poulet s’apparente à la marée ; si le prix du poulet augmente, le porc et le bœuf augmenteront assurément en raison de l’élasticité de la demande.


« Le prix des viandes a atteint un seuil dangereux ces jours-ci. Plusieurs coupes n’ont jamais été aussi dispendieuses et les consommateurs le remarquent. »
Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires, Université Dalhousie

Selon un récent sondage effectué par l’Université Dalhousie, 86 % des Canadiens savent que le prix des aliments a beaucoup augmenté depuis six mois, et 51,6 % d’entre eux attribuent cette hausse principalement aux viandes.

En 2014, le prix du bœuf avait aussi surpris les consommateurs avec une hausse de 25 % en un mois seulement. À l’époque, de nombreux consommateurs avaient boycotté le comptoir des viandes, mais seulement pour un certain temps, puis ils se réconciliaient avec le bœuf et les ventes repartaient en hausse. Mais en 2014, le marché était bien différent puisqu’il n’y avait pas cet engouement pour la protéine végétale, car elle n’existait tout simplement pas il y a sept ans.

Beyond Meat et d’autres entreprises de produits substituts à la viande étaient peu connues. Les Canadiens entretiennent un attachement particulier envers les protéines animales, principalement parce qu’ils connaissent peu d’options alternatives. Pendant que certains restent déterminés à manger des protéines animales, plusieurs s’aventurent au-delà du comptoir des viandes pour s’orienter vers d’autres sources de protéines, devenues plus abordables.

La pandémie a aussi changé la donne pour nous tous. Notre littératie alimentaire a pris du galon puisque nous avons cuisiné et découvert de nouvelles recettes. Avec de nouveaux plats et de nouveaux ingrédients, la plupart d’entre nous veulent faire preuve de plus de créativité dans la cuisine. L’option d’utiliser d’autres ingrédients protéiques se trouve dorénavant à notre portée, alors nous sommes mieux outillés qu’avant.

La dure réalité se résume ainsi : manger du bœuf et d’autres viandes devient un luxe dans plusieurs pays du monde, même au Canada. La protéine animale coute tout simplement davantage.

Par exemple, la dinde pour l’Action de grâce coutera environ 12 % de plus que l’an passé. Le bacon se vend en moyenne autour de 8 $ le 500 grammes, soit près d’un dollar la tranche. Cher, mais il faudra s’y habituer. Au moins, nous avons du choix et il faut rendre grâce des aliments que nous avons à nous mettre sous la dent.

Joyeuse Action de grâce.