Martin Normand, chroniqueur
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Martin Normand, chroniqueur
«Mais ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est que cet inachèvement suscite plus d’indifférence que d’indignation chez une grande partie de la classe politique. L’absence de véritable réaction politique en est un bon exemple», écrit Martin Normand.
«Mais ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est que cet inachèvement suscite plus d’indifférence que d’indignation chez une grande partie de la classe politique. L’absence de véritable réaction politique en est un bon exemple», écrit Martin Normand.

Un sondage révélateur

FRANCOPRESSE – Depuis le début de la crise sanitaire, le Commissariat aux langues officielles (CLO) a noté une série d’accrocs aux obligations linguistiques chez les institutions fédérales et dans la société canadienne. Par exemple, l’information relayée en français lors des points de presse n’a pas toujours été de qualité équivalente à celle qui l’était en anglais et des règlements quant à l’étiquetage de produits désinfectants et de nettoyage ont pu être temporairement ignorés. Le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, a d’ailleurs confirmé en avril dernier avoir reçu des plaintes à cet égard de la part de citoyens inquiets et a indiqué qu’il allait préparer un rapport spécial sur les langues officielles en situation d’urgence.

Pour documenter la situation actuelle et d’autres situations d’urgence plus ponctuelles qui se sont produites ces dernières années (pensons, notamment, aux ratés maintes fois documentés dans les communications en français provenant des systèmes d’alertes automatisées sur les appareils mobiles), le CLO a mené le mois dernier un sondage auprès de la population canadienne sur son site Web.

Ce sondage invitait les citoyens à témoigner des difficultés qu’ils ont eues à obtenir des renseignements des institutions fédérales dans la langue officielle de leur choix, soit durant la pandémie de COVID-19, soit dans d’autres situations d’urgence. Il demandait aussi aux citoyens s’ils considèrent important que les dirigeants politiques s’expriment dans les deux langues officielles lors de situations d’urgence.

Les données récoltées devraient servir à formuler des recommandations dans un rapport spécial à venir.

La responsabilité du premier ministre et de son équipe

Un tel sondage est un outil de collecte de données intéressant et pertinent, il faut en convenir. Mais le fait qu’un tel sondage doive être mené dans le contexte actuel traduit encore une fois l’incapacité des institutions fédérales à mettre en œuvre la Loi sur les langues officielles et autres politiques linguistiques.

Cette situation perdure notamment parce que les décideurs politiques n’ont pas fait preuve de suffisamment de leadeurship afin d’ériger la dualité linguistique comme priorité dans toute action gouvernementale. Malgré ses interventions, le CLO demeure limité dans sa capacité à faire obtempérer les institutions fédérales et, entre temps, des citoyens témoignent avoir perdu confiance dans le processus de traitement des plaintes.

Dans ce cas-ci, le premier ministre Trudeau ne peut jeter le blâme sur les provinces ou sur d’autres acteurs comme il l’a fait pour d’autres enjeux durant la crise sanitaire. Ce sont lui, son équipe et son cabinet qui ont approuvé les décisions de Santé Canada selon lesquelles le respect des langues officielles pouvait raisonnablement être mis de côté en situation d’urgence, ou encore qui ont fermé les yeux sur des communications gouvernementales qui n’étaient pas toujours équivalentes en anglais et en français.

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Au contraire, le gouvernement fédéral devrait profiter de la situation actuelle pour démontrer en quoi le respect des langues officielles est tout aussi, sinon plus important en situation d’urgence qu’en temps normal.

Il est primordial que tous les citoyens aient accès à de l’information équivalente dans les deux langues officielles si les autorités veulent que les directives de santé et de sécurité publiques soient bien comprises.

Un leadeurship assumé du gouvernement fédéral sur cette question pourrait percoler dans les provinces, où certains leadeurs, comme le premier ministre du Nouveau-Brunswick, ont récemment adopté une attitude plutôt cavalière à l’égard de la dualité linguistique.

Bref, le fait qu’un tel sondage doive être mené est tout aussi révélateur que les données qui seront produites. La réforme bilingue des institutions fédérales annoncée au début des années 1970 est toujours inachevée cinquante ans plus tard.

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Mais ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est que cet inachèvement suscite plus d’indifférence que d’indignation chez une grande partie de la classe politique. L’absence de véritable réaction politique en est un bon exemple.

Et un sondage auprès de la population canadienne, aussi rigoureux soit-il, ne suffira jamais à infléchir l’action de décideurs qui ont déjà rangé la dualité linguistique parmi les débats réglés du passé.

Martin Normand est stagiaire postdoctoral à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Il est aussi coordonnateur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur les pratiques d'offre active de services en français (GRIPOAS) et responsable des comptes rendus pour la revue Francophonies d'Amérique.