Mychèle Fortin, chroniqueuse
L'Eau vive
Mychèle Fortin, chroniqueuse
Photo prise sur le site du cimetière de l’ancienne école indienne de Regina, Regina Indian Industrial School Cemetery.
Photo prise sur le site du cimetière de l’ancienne école indienne de Regina, Regina Indian Industrial School Cemetery.

Premières Nations en deuil : ça va prendre quoi pour que ça change?

L’EAU VIVE (Saskatchewan) – Près d’un millier de tombes anonymes, près d’un millier d’enfants autochtones morts d’on ne sait quoi, on ne sait quand. On en a découvert 215 sur le terrain de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, et 751 à Marieval, en Saskatchewan. Et on en découvrira d’autres. Pour reprendre les paroles du chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, «ce n’est que la pointe de l’iceberg».

On est étonné, on crie à l’horreur. Et pourtant, on savait. Depuis la Commission de vérité et réconciliation (CVR), on savait. L’horreur de ces pensionnats y est largement documentée.

Des survivants d’un système qui avait pour mission de «tuer l’Indien dans l’enfant» ont témoigné. On savait, mais c’était abstrait. Des mots. «Génocide culturel». Là, on voit. Images d’un génocide culturel. Certains diraient d’un génocide tout court.

Un traumatisme intergénérationnel

Les survivants d’un système qui les a éviscérés, vidés de leur identité, n’en peuvent plus. Brisés au pensionnat, coupés de leur famille, de leur langue, de leurs racines, plusieurs n’ont pu retrouver leurs repères une fois rentrés au bercail.


« Alcool, drogues. Plusieurs n’ont su comment être mère, père. Se sont vus enlever la garde de leurs enfants. Lesquels sont nombreux à ne pas très bien se porter. Lesquels meurent parfois de froid dans nos rues. C’est ce qu’on appelle le «traumatisme intergénérationnel». »
Mychèle Fortin, chroniqueuse à L'Eau vive

Comme si les pensionnats n’avaient pas suffi, il y a eu la rafle des années soixante, le Sixties Scoop. Du pensionnat, on est passé à l’adoption. Des milliers d’enfants ont été arrachés à leurs parents, à leur communauté et mis en adoption. Dans les deux cas, et parfois avec les meilleures intentions du monde, ils ont été élevés dans une langue qui n’est pas la leur, une culture qui n’est pas la leur.

Et puis la Loi sur les Indiens qui date de 1876, que le chef Perry Bellegarde qualifie de «néfaste» et qui, selon lui, contribue au traumatisme intergénérationnel.

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On demande des excuses 

Et nous voilà au pied de tombes qui ont tout de la fosse commune : pas de noms, pas de dates. Des victimes d’une machine à broyer les âmes et parfois les corps, qui a opéré pendant 120 ans. Bobby Cameron, chef de la Fédération des nations autochtones souveraines (FSIN) (qui représente les 74 Premières Nations de la Saskatchewan) a déclaré : «Le monde nous regarde pendant que nous dévoilons les horreurs du génocide.»


« On cherche des coupables. On réclame des excuses de l’Église. Justin Trudeau a réclamé des excuses du pape. On peut penser que les choses avanceraient plus vite si la chaise de l’ambassadeur du Canada au Vatican n’était pas vide depuis trois ans. »
Mychèle Fortin, chroniqueuse à L'Eau vive

Les excuses du pape aux Premières Nations tardent à venir, c’est vrai. Mais de nombreuses communautés religieuses n’ont pas attendu Rome pour faire leur mea culpa. Une démarche de réconciliation est en cours depuis une trentaine d’années. Comme l’a rappelé Alain Crevier, ancien animateur de l’émission Second regard en entrevue à l’émission Point du jour, «depuis le pontificat de Jean-Paul II, l’Église a présenté des excuses à de nombreuses reprises, ce qui a énervé des personnes haut placées de l’Église».

Rappelons la rencontre en 2009 de Benoit XVI avec Phil Fontaine, alors chef de l’Assemblée des Premières Nations, auquel il a exprimé ses regrets. Phil Fontaine a déclaré par la suite espérer que les regrets du pape «permettront de clore l’histoire. Le fait que le mot “excuses” n’ait pas été utilisé ne devrait diminuer l’importance de ce moment d’aucune façon.»

La Conférence des évêques catholiques du Canada annonçait récemment qu’une délégation des peuples autochtones rencontrerait le Saint-Père, du 17 au 20 décembre 2021. Le pape François aura des rencontres personnelles avec chacun des trois groupes distincts de délégués, Premières Nations, Métis et Inuits. Il y a bon espoir qu’une parole et un geste significatifs sortiront de ces rencontres.

Mais il faut aussi agir. Aujourd’hui, en Saskatchewan, 86 % des enfants placés en famille d’accueil sont autochtones, alors que les Autochtones ne représentent que 16,3 % de la population de la province. Du pensionnat à l’adoption, au placement en foyer d’accueil.

Ça va prendre quoi pour que ça change? Il est plus que temps que l’on donne aux Premières Nations les moyens de s’occuper elles-mêmes, de leurs enfants et de leur destin.

Mychèle Fortin est musicienne, voyageuse et éditrice. En Saskatchewan depuis huit ans, elle signe Coup d'œil sur le monde dans les pages de L'Eau vive depuis 2014. Les opinions exprimées dans ses chroniques n'engagent qu'elle.