Julie Gillet, chroniqueuse
Francopresse
Julie Gillet, chroniqueuse
«Est-ce que le féminisme a besoin des hommes? Assurément. Nous avons besoin d’alliés. De ceux qui s’informent, écoutent et engagent des actes concrets en faveur de l’égalité.­ Est-ce que nous avons besoin des Maxime? Non. Et nous ne perdrons plus nos dimanches à les éduquer», écrit notre chroniqueuse Julie Gillet.
«Est-ce que le féminisme a besoin des hommes? Assurément. Nous avons besoin d’alliés. De ceux qui s’informent, écoutent et engagent des actes concrets en faveur de l’égalité.­ Est-ce que nous avons besoin des Maxime? Non. Et nous ne perdrons plus nos dimanches à les éduquer», écrit notre chroniqueuse Julie Gillet.

Nos amis les hommes

FRANCOPRESSE – L’autre matin, mon très cher ami Maxime, s’ennuyant probablement dans le confinement de son appartement du centre-ville par un bel après-midi de pandémie, m’a envoyé ce message : «J’ai vu votre offre d’emploi. Vous n’avez pas besoin d’un point de vue critique, pour changer?». Précisons que je travaille dans une organisation féministe. Précisons également que Maxime ne cherche pas vraiment un emploi ; ce qu’il veut c’est «polémiquer avec une progressiste», comme il me le précisera plus tard.

Vous me direz, la conversation commençait mal. La conclusion de son dernier message aurait dû m’alerter : «P.S. : tu es toujours aussi charmante, sinon plus». Ceci, à la fin d’une discussion très formelle sur l’immigration et les possibilités de carrière au Canada, faisant suite à une publication sur un réseau professionnel.

Bref, les red flags étaient là, mais que voulez-vous? Une partie de moi a encore la candeur d’un GIF de chaton qui tombe en s’endormant (l’autre partie a l’agressivité d’un vrai chaton devant une assiette de thon émietté, rassurez-vous).

Maxime veut donc me faire part de son regard critique sur l’égalité des genres. «L’entre-soi, ce n’est jamais bon, affirme-t-il doctement. Les féministes ne veulent pas de débat […] À leurs yeux, j’ai le tort irréparable d’avoir un pénis.»

Voilà, voilà, nous y sommes. Il ne l’a pas dit, mais l’a pensé très fort : les méchantes féminazis ne veulent jamais discuter avec les hommes, alors que lui, tout ce qu’il veut, c’est pouvoir exprimer sa virilité librement. Le point Godwin est atteint, fin de la discussion. (Et mon dimanche est raté, mais là n’est pas la question.)

«Not all men»

Ces dernières années, dans le sillage de l’affaire Weinstein, plusieurs vagues de dénonciation ont déferlé sur les réseaux sociaux.


« Cette libération de la parole a mis en lumière les violences et le sexisme vécus par les femmes au quotidien. »
Julie Gillet, chroniqueuse Francopresse

Il faut dire que les chiffres sont terrifiants : au Canada, une femme sur trois a déjà été agressée sexuellement. De #metoo à #balancetonporc, les histoires se sont répétées, encore et encore, révélant les mêmes schémas, les mêmes mécanismes. La dimension structurelle de la violence fondée sur le genre a été exposée, discutée, contestée. Aujourd’hui, plus personne ne peut dire qu’il ne sait pas.

Pourtant, régulièrement, de nombreuses voix masculines s’élèvent ; non pas pour s’insurger contre le patriarcat, non pas pour accompagner et soutenir les victimes, mais pour clamer haut et fort : «Hé! J’suis un gars bien, moi!»

Aux chiffres, aux centaines de milliers de témoignages, aux revendications féministes, ils opposent leur refus d’être tenus collectivement responsable en tant que groupe social dominant. «Not all men», disent-ils. «Pas tous les hommes».

Ils ont raison, bien entendu : tous les hommes ne sont pas des agresseurs en puissance. Les hommes sont eux aussi victimes d’agressions sexuelles. Mais dans plus de 90 % des cas, les auteurs de violence sexuelle sont des hommes.


« Ce n’est pas un hasard. Ce ne sont pas des actes isolés. C’est un problème structurel qui s’inscrit dans une société patriarcale qui valide la domination des hommes sur les femmes, et des hommes forts sur les hommes faibles. »
Julie Gillet, chroniqueuse Francopresse

Lorsque les chiffres de la violence surgissent et qu’un homme choisit de répondre «pas tous les hommes!» plutôt que d’accepter sa responsabilité collective (ou de se taire, s’il n’y connait rien, ce qui est toujours une sage option), il dévie sur sa petite personne l’attention portée à ce sujet ô combien plus grave. Et ça, ça ne fait pas de lui un gars bien, qu’on se le dise.

Qui a besoin des Maxime?

Le dessinateur Loïc Sécheresse a publié une série de dessins pour mieux faire comprendre le problème. Il part du postulat qu’en tant que cycliste, il se méfie de toutes les voitures. Bien entendu, toutes les voitures ne sont pas des dangers publics. Certains conducteurs font même très attention aux usagers faibles. Il n’empêche : en vélo, les voitures sont perçues, avec raison, comme des objets d’oppression.

Avec cet exemple, nous voyons clairement l’importance de mettre en place des solutions collectives pour protéger les cyclistes, tout en renforçant la sensibilisation des automobilistes. Répéter «pas toutes les voitures!» n’aidera pas à faire diminuer le nombre d’accidents. Reconnaitre qu’un problème existe, et que nous devons toutes et tous travailler à le résoudre, oui.

Quel est le rapport avec Maxime, me direz-vous? Comme Maxime, ces «not all men» nous éloignent de nos combats en réclamant notre temps et notre énergie. Comme Maxime, ils s’agitent pour obtenir notre attention, mais ne veulent surtout pas toucher à leurs privilèges.

Est-ce que le féminisme a besoin des hommes? Assurément. Nous avons besoin d’alliés. De ceux qui s’informent, écoutent et engagent des actes concrets en faveur de l’égalité.­ Est-ce que nous avons besoin des Maxime? Non. Et nous ne perdrons plus nos dimanches à les éduquer.

Julie Gillet est directrice du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Ses chroniques dans Francopresse reflètent son opinion personnelle et non celle de son employeur.