Jérôme Melançon, chroniqueur
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Jérôme Melançon, chroniqueur
Enfants et religieuses devant le Pensionnat indien de Maliotenam (Québec), vers 1950.
Enfants et religieuses devant le Pensionnat indien de Maliotenam (Québec), vers 1950.

Journée nationale de vérité et réconciliation : le moins qu’on puisse faire

FRANCOPRESSE – En juin 2021, le Parlement du Canada a adopté une loi créant une Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Il répond ainsi à l’appel à l’action 80 de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Ce nouveau jour férié, le 30 septembre, est une occasion de recueillement, de rassemblement, d’apprentissage et de participation à la réconciliation – mais ce n’est qu’un premier pas.

La loi a pour but de «rendre hommage aux survivants des Premières Nations, des Inuits et des Métis, à leurs familles et à leurs collectivités, et veiller à ce que la commémoration de leur histoire et des séquelles des pensionnats demeure un aspect essentiel du processus de réconciliation».

Ce qui est remarquable dans la création de cette Journée, c’est sa mise sur un pied d’égalité avec le jour du Souvenir – donc avec la centaine de milliers de militaires canadiens morts à la guerre.

On se rappellera d’ailleurs que les chances de mourir des enfants dans les pensionnats étaient un peu plus grandes que celles des soldats canadiens de mourir pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Une occasion d’apprentissage

L’apprentissage de la vérité est une première étape avant toute réconciliation.

La plus grande partie de la population demeure généralement mal informée de ce que furent les pensionnats pour celles et ceux qui ont été forcé·es à y être institutionnalisé·es, des intentions véritables à leur origine ou encore des liens étroits avec le reste des politiques qui constituent un génocide au Canada.


« Avoir un peu de temps et davantage d’occasions d’en apprendre plus sera essentiel à tout changement dans les relations de nation à nation – mais aussi à l’amélioration de la qualité de vie au sein des communautés autochtones. »
Jérôme Melançon, chroniqueur Francopresse

La journée choisie, le 30 septembre, était déjà une journée non officielle de commémoration des pensionnats à travers le port du chandail orange.

L’accès aux évènements qui permettent un apprentissage et une réflexion sur le passé et le présent du colonialisme au Canada n’est donc plus limité aux écoles, collèges, universités et organismes ou entreprises qui décident de souligner cette journée.

Cette présence d’un plus grand public encouragera peut-être davantage d’organismes à développer une programmation en collaboration avec des survivant·es des pensionnats et gardien·nes de la connaissance.

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Reconnaissance à échelle variable dans les provinces

Toutefois, plusieurs provinces ont décidé de ne pas reconnaitre, ou seulement partiellement, la Journée.

Les hésitations de ces provinces — la Saskatchewan, l’Alberta, le Nouveau-Brunswick, le Québec et l’Ontario — vont à l’encontre de l’esprit d’une recherche de vérité et de relations mutuellement respectueuses entre les gouvernements et les peuples autochtones.


« Cette décision minimise l’importance de la vérité et de la réconciliation comme objectif collectif et comme point de départ d’une transformation non seulement des attitudes, mais aussi des politiques gouvernementales. »
Jérôme Melançon, chroniqueur Francopresse

Certes, la relation avec les peuples autochtones est du ressort de la Couronne selon les traités qui ont permis l’établissement de populations d’abord européennes sur leurs territoires.

Selon la Constitution canadienne, par laquelle le Canada s’est sans la moindre consultation donné le droit de faire des lois pour les peuples autochtones, cette relation est du ressort du gouvernement fédéral.

Toutefois, les gouvernements provinciaux ont à prendre des décisions qui affectent les peuples avec lesquels ils partagent un territoire.

Ces gouvernements sont aussi plus proches de la population. Les cinq provinces en question hébergent environ 30 millions de personnes ; leur position décourage la prise de responsabilité individuelle des Canadien·nes envers la réconciliation.

Si leurs gouvernements s’en détournent, ne s’en préoccupent pas et minimisent l’importance et la portée des pensionnats, alors que d’autres tentent de la faire voir – pourquoi les personnes non autochtones feraient-elles alors le choix de faire plus d’efforts?

Or, ce désengagement n’est pas seulement commun aux niveaux gouvernemental et personnel : les désintérêts de chacun se renforcent mutuellement.

Moins la population non autochtone est intéressée, moins elle exigera que les politiciens prennent la vérité et la réconciliation au sérieux.

Étant donné la résistance des gouvernements provinciaux, mais aussi fédéral, à tout changement dans les relations avec les peuples autochtones, on peut d’ailleurs se demander, avec un minimum de cynisme, si ce ne serait pas là le véritable but de cette abstention.

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Le gouvernement tarde à mettre en œuvre les recommandations

Car il faut bien marquer que la création de cette Journée nationale est une mesure minimale. En elle-même, elle n’est pas suffisante pour atteindre les buts qu’on lui donne. Notons d’ailleurs que parmi les 94 appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), seulement 14 ont trouvé réponse (et c’est là un calcul généreux : l’Institut Yellowhead n’en compte que huit).

Les commissaires de la CVR se montrent d’ailleurs préoccupés par la lenteur du processus de réponse aux appels à l’action, qui n’est lui-même qu’une première grande étape du processus de réconciliation. La montée du racisme et de la discrimination antiautochtones les préoccupe également – ce qui devrait être le cas pour tou·tes.


« Le peu d’efforts mis dans ce processus est d’autant plus inquiétant que la mesure même de créer une Journée nationale se limite à la seule question des pensionnats et place le problème dans le passé. »
Jérôme Melançon, chroniqueur Francopresse

Il n’est pas question de ce qui a lieu aujourd’hui : la violence contre les femmes, filles et personnes 2ELGBTQIA+ liée à tant de disparitions et de meurtres ; le non-respect des droits de la personne élémentaires ; la discrimination en matière de financement et de services d’éducation et de santé ; la violence policière, la surincarcération des personnes autochtones et la criminalisation des mouvements de contestation ; ou encore le non-respect des droits reconnus par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Instaurer et reconnaitre cette Journée est donc le moindre que les gouvernements canadiens puissent faire. En parallèle, le colonialisme continue tout de même.

Jérôme Melançon est professeur agrégé en études francophones et interculturelles ainsi qu’en philosophie à l’Université de Regina. Ses recherches portent notamment sur la réconciliation, l’autochtonisation des universités et les relations entre peuples autochtones et non autochtones, sur les communautés francophones en situation minoritaire et plus largement sur les problèmes liés à la coexistence. Il est l’auteur et le directeur de nombreux travaux sur le philosophe Maurice Merleau-Ponty, dont La politique dans l’adversité. Merleau-Ponty aux marges de la philosophie (Metispresses, 2018).