Vue aérienne des plus grandes bornes frontières du monde, situées au croisement des autoroutes 16 et 17, à côté de l’hôtel de ville. Ces quatre balises de 100 pieds de haut se dressent à la limite des troisième et quatrième méridiens.
Vue aérienne des plus grandes bornes frontières du monde, situées au croisement des autoroutes 16 et 17, à côté de l’hôtel de ville. Ces quatre balises de 100 pieds de haut se dressent à la limite des troisième et quatrième méridiens.

Lloydminster, à cheval entre l’Alberta et la Saskatchewan

Arnaud Barbet
Francopresse
FRANCOPRESSE – D’un bout à l’autre du pays, des villes et villages piquent la curiosité par leurs aspects particuliers. À mi-chemin entre Edmonton et Saskatoon, Francopresse vous présente cette semaine Lloydminster, dont les immenses marqueurs frontaliers s’érigent avec prestance sur le quatrième méridien. Symboles d’une singularité presque exclusive, ils révèlent à ceux qui les traversent la situation géographique peu banale de la ville : à l’Ouest, l’Alberta, et à l’Est, la Saskatchewan.

«Je suis le plus heureux des maires du Canada!» s’exclame Gerald Aalbers, maire de Lloydminster. À la tête de la ville depuis 2016, il pratique son don d’ubiquité pour répondre aux exigences administratives, politiques et économiques de la ville.

«Représenter deux territoires d’une même ville, sur deux provinces, c’est avoir un pied de chaque côté de la frontière!» Il avoue avec humour que son choix politique et économique dépend de la provenance des fonds reçus au jour le jour. Natif de la Saskatchewan, son «dédoublement de personnalité» l’amène à adorer les deux provinces et leurs opportunités.

«C’est une gestion quotidienne, selon les annonces provinciales et fédérales, alors nous dupliquons les tâches administratives», s’amuse-t-il en précisant que «notre territoire implique d’appliquer aux mêmes programmes pour les deux provinces et le fédéral, en fonction des compétences de chacun.» Il rend d’ailleurs hommage à toute son équipe pour ce travail d’équilibre au quotidien.

La particularité géographique de la ville a nécessité la création d’une charte, approuvée par les deux provinces, pour fournir un cadre administratif et de gouvernance à son équipe municipale. «C’est un document essentiel», affirme Gerald Aalbers, auquel la population peut se référer afin de mieux comprendre le rôle de chaque province. Chacune tente de répondre aux défis uniques de la municipalité qui, selon les dernières statistiques de 2016, compte 31 400 habitants.

Portrait officiel du Maire Gerald Aalbers.

Un pilier économique qui traine de la patte

Lloydminster est au cœur d’une région agricole fertile. Il y flotte néanmoins une odeur inhabituelle. «La capitale du pétrole brut lourd» en impose encore, même si «la contribution de l’industrie pétrolière n’est plus ce qu’elle était», indique le maire Aalbers.

Difficile néanmoins de passer à côté des tours de bureaux de Husky Energy Inc. et de leur raffinerie. «Nous fournissons la plupart de l’asphalte utilisé dans le pays et exportons aux États-Unis, indique fièrement le maire. Mais cela ne suffit plus. La production est moins lucrative. La baisse de la demande entre en jeu et l’extraction et la liquéfaction sont des processus onéreux.»

L’une de deux raffineries de la compagnie Husky Energy Inc., située à la sortie de la ville, côté ouest.

Face à cette crise qui dure depuis quelques années, la pandémie de COVID-19 et le ralentissement des marchés n’arrangent rien.

Le maire de Lloydminster ne ferme pas la porte aux énergies renouvelables : «C’est une industrie très respectable ; le solaire est d’ailleurs utilisé dans les industries fossiles».

Il insiste toutefois sur la nécessité de comparer les pommes avec les pommes.


« Faire de l’énergie avec du bois, de l’hydroélectricité au Québec, c’est magnifique. Mais d’où viennent le panneau solaire et ses composantes? »
Gerald Aalbers, maire de Lloydminster

Une ritournelle politique souvent rédhibitoire dans le débat sur l’usage équilibré des énergies fossiles et renouvelables.

Des particularités au quotidien

Peu importe d’où l’on vient sur l’autoroute 16, il est aisé de comprendre que Lloydminster est le carrefour économique de la région. Outre les nombreuses entreprises de produits agricoles et pétroliers, les grandes chaines de magasins ont pignon sur rue. «Notre particularité, c’est l’absence de taxe sur les ventes dans toute l’agglomération», explique Gerald Aalbers.

Une situation, avec quelques exceptions, qui attire de nombreux consommateurs. «Ce n’est pas un tourisme de magasinage, mais c’est une plus-value pour la ville!» Autre signe des temps : «Il n’est pas rare de voir de jeunes consommateurs d’alcool et de cannabis passer la frontière pour fêter leur majorité à 18 ans en Alberta, puis l’année d’après en Saskatchewan», explique Gerald Aalbers, prudent. Des faits incongrus dus à la règlementation sur l’âge légal de consommation de ces produits.

Finalement, le fuseau horaire utilisé à Lloydminster et dans un rayon d’environ 72 kilomètres autour de la ville est celui des Rocheuses. Il en a été décidé ainsi en fonction de la carte géographique des établissements scolaires de l’agglomération. Une approche logique et pratique pour leurs élèves afin d’éviter la confusion.

La tour de l’horloge est un bâtiment patrimonial de la ville de Lloydminster.

L’exception francophone

Alors que la Charte de Lloydminster indique que le gouvernement de Saskatchewan est responsable des établissements scolaires de la ville et de leurs programmes pédagogiques, l’école francophone Sans Frontières, elle, dépend du conseil scolaire Centre-Nord de l’Alberta.

Née de la volonté d’un groupe de parents, elle a ouvert ses portes dans une ancienne banque. Robert Lessard, à l’époque directeur adjoint de l’éducation au Conseil des écoles fransaskoises, se souvient : «Même si ce n’était pas mon dossier principal, j’ai été témoin des débuts de cette école au nom symbolique en 2010».

«Je me souviens de ce grand coffre-fort. À l’époque, il y avait une dizaine d’enfants inscrits». Finalement pour des raisons budgétaires, l’école a été transférée et fait dorénavant partie du Conseil scolaire Centre-Nord (CSCN) depuis juillet 2015.

L’école Sans Frontières est l’unique établissement francophone de Lloydminster. Il est aussi le seul à être rattaché au gouvernement provincial de l’Alberta (Conseil scolaire Centre-Nord).

Une situation amusante pour Robert Lessard, aujourd’hui directeur général dudit conseil. «C’est une exception à Lloydminster», indique-t-il en ajoutant que «les programmes des deux provinces sont très semblables». L’école se situe d’ailleurs sur le territoire albertain.

À l’image de la ville, le «boom» pétrolier s’en est allé, emportant avec lui une partie de la population. Toutefois, la petite école Sans Frontières accueille encore aujourd’hui une trentaine d’élèves de tous horizons.


« Les parents, les professeurs et les enfants sont très proches les uns des autres. Nos programmes de francisation et de garderie prématernelle sont des succès. »
Robert Lessard, directeur général du CSCN

La langue de Molière n’est d’ailleurs pas un prérequis pour les enfants. «Le multiculturalisme s’impose à l’école et dans la ville comme une richesse inestimable», soutient Robert Lessard. «En septembre, la rentrée va être particulière, mais ici, les enfants vivront presque la normalité», ajoute-t-il.

Robert Lessard, directeur général du Conseil scolaire Centre-Nord.

Il compte notamment sur le dévouement du corps enseignant et sa capacité à s’adapter à cette petite structure pour vivre une année scolaire riche et épanouie. Il conclut que «Lloydminster est une ville résiliente, faite de hauts et de bas par rapport à l’employabilité et aux industries. Ses habitants sont fiers et travailleurs. À l’école, c’est pareil ; même si les effectifs diminuent, on continue!»

Ce vent en poupe est largement soutenu par la décision de la Cour suprême de Colombie-Britannique dans le dossier de l’accès à l’éducation de la langue de la minorité.

Pour la petite histoire, les deux collèges de la ville, situés en Alberta, offrent aux étudiants des diplômes saskatchewanais!

Et le tourisme…

Ancienne agente administrative, aujourd’hui propriétaire d’un petit gite touristique paradisiaque à quelques minutes du centre-ville et de ses chaines d’hôtels impersonnels, Wendy Paul l’assure elle aussi : «Notre population est résiliente. Le pétrole, le gaz et l’agriculture sont des secteurs à la merci des fluctuations des marchés.» Mais elle insiste : la région a toujours rebondi. Elle s’est diversifiée.

Wendy Paul, propriétaire du gite An Intimate Garden, profite de l’été pour embellir son jardin avant les premiers visiteurs.

Situé au détour d’une route de campagne, entre marais et canola, An Intimate Garden B&B est un lieu de retraite extraordinaire prisé des artistes. «Nous n’en avions jamais rêvé, il n’a jamais été planifié, mais tous ceux qui nous rendaient visite nous soumettaient l’idée. Alors un jour, on a essayé!» raconte Wendy Paul.

Ainsi, l’extension en rondins est devenue un gite douillet. «Le bâti, c’est le rêve de mon mari, Donnie. Il a acheté ce terrain lorsqu’il était universitaire, puis nous avons construit.» Passionnée de scrapbooking et de jardinage, elle propose des retraites au coin du feu, loin des turbulences de la ville.

La maison en rondins, le foyer extérieur et le jardin du gite de Wendy Paul.

Lorsque l’on évoque Lloydminster, elle affirme : «le parc Bud Miller est extraordinaire. En famille, nous parcourons les sentiers à vélo, marchons au bord du lac, piqueniquons.» Elle se rappelle aussi les bons moments passés au centre aquatique avec son fils lorsqu’il était plus jeune.

Dans sa liste des lieux à visiter, il y a bien sûr le Centre des sciences et de la culture, fermé depuis quelques mois à cause de la pandémie. On y retrouve aussi le Centre d’interprétation du pétrole lourd, un lieu pédagogique afin de mieux comprendre le processus d’extraction de l’or noir.

Le Centre des sciences et de la culture de Lloydminster devra être relocalisé prochainement afin d’offrir au public de nouvelles expositions.

Pour visiter la région, Wendy Paul aime chaque saison. «Elles sont toutes uniques avec leurs charmes et leur caractère», dit-elle, tout en avouant une faiblesse pour le printemps et l’été, un temps pour jardiner. Et que dire des champs de canola qui offrent un jaune pétillant à l’horizon, une merveille!

D’ailleurs à quelques kilomètres vers le sud, visitez l’ascenseur à grains de Paradis Valley. À la fois vestige des récoltes passées et petit musée, ce géant des prairies, lui aussi temporairement fermé, laisse entrevoir des vestiges insoupçonnables du passé.

Le mot de la fin appartient à M. le maire : «Nous n’avons pas les Rocheuses, mais la région de la rivière Vermillon, Fort Pitt, Battlefort, Paradise Valley et j’en passe, sont des lieux à explorer sans modération!»