De la Gaspésie à Thunder Bay, le cycliste Louis-Joseph Couturier a pédalé 3200 km en deux mois en plein hiver pour sensibiliser la population canadienne à l’importance de partager la route.
De la Gaspésie à Thunder Bay, le cycliste Louis-Joseph Couturier a pédalé 3200 km en deux mois en plein hiver pour sensibiliser la population canadienne à l’importance de partager la route.

Sécurité à vélo : une expérience qui varie d’une province à l’autre

Ericka Muzzo
Ericka Muzzo
Francopresse
FRANCOPRESSE – De la Gaspésie à Thunder Bay, le cycliste Louis-Joseph Couturier a pédalé 3200 km en deux mois en plein hiver pour sensibiliser la population canadienne à l’importance de partager la route. Le 13 janvier 2021, la COVID-19 a eu raison de son projet de se rendre jusqu’en Colombie-Britannique, supprimant d’emblée les 2900 km supplémentaires qu’il espérait compléter en février ou mars. Ce n’est que partie remise pour cet adepte du vélo, qui compte bien terminer son périple l’hiver prochain.

C’est à la suite du décès d’une de ses amies, victime d’un accident de vélo, que Louis-Joseph Couturier a décidé de se lancer dans cette aventure qu’il a baptisée la Campagne du dernier vélo fantôme.

Le terme «vélo fantôme» désigne un vélo peint en blanc et installé à l’endroit où une personne est décédée à la suite d’un accident de vélo.

Le cycliste de 30 ans avait amassé près de la moitié de son objectif de 20 000 $ lorsqu’il a dû mettre un terme à son expédition, des fonds qui iront à trois organismes militant pour la sécurité à vélo : Vélo fantôme au Québec, Advocacy for Respect for Cyclists (ARC) en Ontario et Bikes Without Borders pour le reste du Canada.

Le terme «vélo fantôme» désigne un vélo peint en blanc et installé à l’endroit où une personne est décédée à la suite d’un accident de vélo.

La drive de continuer

La COVID-19 n’a pas empêché Louis-Joseph Couturier de démarrer son projet ; il tenait à pédaler l’hiver «pour le défi supplémentaire», mais aussi pour que la campagne soit plus populaire, sensibilise un maximum de gens et récolte davantage de dons.

«La drive me venait vraiment de la perte d’une amie l’été passé. Quand on a perdu quelqu’un comme ça, à vélo, je pense qu’il y a une espèce de rage de finir son but. Ce qui m’a arrêté, c’est carrément que ça soit illégal de le faire, sinon je n’aurais jamais arrêté», explique celui qui a tout de même attrapé le virus au cours de son expédition.

À ce jour, il ne comprend toujours pas comment cela a pu arriver puisqu’il voyageait seul, dormait en camping et n’était pratiquement jamais à l’intérieur. Après s’être isolé plusieurs jours, il a pu reprendre la route.


« Toutes les difficultés que j’ai pu avoir, ce n’était rien par rapport à ce que [son amie] a pu vivre en mourant, de même que ses proches… Peu importe les défis, il y avait quelque chose de plus grand qui me motivait. »
Louis-Joseph Couturier
Louis-Joseph Couturier a débuté son périple à Gaspé, en Gaspésie, le 14 novembre 2020.

L’Ontario, «trou noir des cyclistes»

S’il n’a donc pas eu l’occasion de rouler ailleurs qu’au Québec et en Ontario, Louis-Joseph Couturier s’est tout de même renseigné sur la sécurité à vélo à travers le pays et c’est sans l’ombre d’un doute qu’il affirme que «l’Ontario, c’est le trou noir des cyclistes».

«C’est l’enfer, autant dans les villes que sur les routes. C’est déplorable. J’ai fait l’Afrique à vélo, on parle d’environ 8000 km, et l’un des pays les plus pauvres du monde — le Mozambique — est plus sécuritaire que l’Ontario. Je ne blague pas, ce n’est pas une exagération», assure le cycliste d’expérience.


« En Ontario, il y a environ un ou deux pieds d’accotement, et il y a des 18 roues qui vous passent à côté sur la Transcanadienne. »
Louis-Joseph Couturier

«Tous les cyclistes qui ont traversé le Canada parlent de North Bay jusqu’à Thunder Bay comme étant un calvaire absolu, et c’est vraiment dommage parce que ce sont des endroits magnifiques qui auraient un potentiel énorme pour devenir quelque chose dans le monde du cyclotourisme», déplore Louis-Joseph Couturier.

À l’organisme Vélo Canada Bikes, qui vise à démocratiser le vélo et à rendre sa pratique plus sécuritaire au Canada, le directeur général n’est aucunement surpris par ces propos : «Il y a une joke que les gens qui arrivent à Wawa ne sont pas capables d’en sortir. Il y a un trou ou quelque chose à Wawa qui attrape le monde», lance Brian Pincott. Un phénomène également observé chez les autostoppeurs.

«C’est plein d’accidents. Ce bout-là est dangereux en automobile, je ne peux pas imaginer le faire à vélo. Mais il y a tout de même plein de monde qui le fait», constate le directeur de Vélo Canada Bikes.

D’après lui, les différences en ce qui concerne la sécurité à vélo se trouvent toutefois au niveau des municipalités plutôt que des provinces. «Il y a peut-être juste deux provinces qui pensent un peu plus au vélo sécuritaire : la Colombie-Britannique et l’Île-du-Prince-Édouard», indique Brian Pincott.

Brian Pincott est directeur de l’organisme Vélo Canada Bikes, qui vise à démocratiser le vélo et à rendre sa pratique plus sécuritaire au Canada

La COVID-19 accélératrice de changement

Deux villes canadiennes se partagent tout de même la 18e position ex aequo dans l’index Copenhagenize 2019, qui dresse bisannuellement une liste des 20 villes les plus sécuritaires à vélo : Montréal, qui était 8e en 2011 et 14e en 2013, et Vancouver, qui vient tout juste d’y faire son entrée.

Cet index se décrit comme «le classement le plus complet et le plus global des villes respectueuses du vélo sur la planète».

«Toronto n’est nulle part là-dedans, et Toronto ne mérite pas de place là-dedans, estime Louis-Joseph Couturier. […] Il y a une piste cyclable au centre-ville qui est bien faite, mais il manque beaucoup d’infrastructures.»

«À Calgary ils sont vraiment en train de passer à la vitesse supérieure pour mettre des infrastructures cyclables. J’ai hâte de voir à quoi ça ressemble, je vais regarder ça avec beaucoup d’intérêt quand je vais m’y rendre et j’espère que les rumeurs sont vraies!» ajoute le cycliste, qui fait référence à la création de nouvelles pistes cyclables déneigées ou encore à la promotion du déplacement à vélo dans des conditions climatiques extrêmes.

La situation à Calgary est effectivement un bon signe, approuve le directeur de Vélo Canada Bikes : «Si Calgary peut mener le pays […] on sait qu’on est arrivés quelque part. Avec la COVID, la plupart des villes ont ouvert les rues pour le transport actif […] Le monde a adopté ça de manière incroyable!» se réjouit Brian Pincott.

Il rapporte que certains détaillants cyclistes ont reçu des commandes quatre fois plus nombreuses pour 2021 que pour 2020, alors que la pandémie a déjà créé une pénurie sur le marché.

Le vélo d'hiver gagne en popularité au Canada. 

Quel avenir après la pandémie?

Dans cet éventuel monde post-COVID-19, Louis-Joseph Couturier et Brian Pincott espèrent tous deux continuer de voir certaines mesures mises en place pour accommoder les vélos durant la pandémie.

«On commence à penser au vélo comme un moyen de transport plutôt que simplement un loisir […] Le changement commence au niveau local, ce sont les municipalités qui mènent. Le gouvernement fédéral commence à penser au transport actif», estime Brian Pincott.

Il ajoute que le gouvernement du Canada se penche actuellement sur la création d’une Stratégie nationale de transport actif, tel qu’annoncé dans le nouveau plan climatique renforcé paru en décembre 2020.

«Mais on n’en est pas au point où l’on dit “ça doit être sécuritaire pour les vélos” ; à l’heure actuelle, on dit “ça doit être plus sécuritaire pour les vélos”. Il y a deux ou trois autres étapes après. C’est une conversation», avance Brian Pincott, qui espère voir la population se mobiliser de plus en plus autour de l’enjeu du transport actif.

Quant à Louis-Joseph Couturier, il tentera de compléter son expédition à l’hiver 2021 et ajoutera même une portion supplémentaire à son itinéraire : «Je ferai carrément les provinces de l’Atlantique que je n’ai pas pu faire à cause de la COVID, on parle de 1800 km, et de Saint-Jean de Terre-Neuve je partirai en avion jusqu’à Thunder Bay et je finirai le tronçon jusqu’à Vancouver qu’il me manque.»

Il espère ainsi récolter les quelque 10 000 $ manquants à la Campagne du dernier vélo fantôme et encourager le transport actif à travers le pays alors que les villes se sont adaptées à la COVID-19 : «Les pandémies, on en prévoit d’autres dans l’avenir. Je pense que le vélo va devenir un outil de résilience contre celles à venir.»