Lucille Hunter (à l’arrière-plan) à la maison de la rivière Scroggie, vers 1918.
Lucille Hunter (à l’arrière-plan) à la maison de la rivière Scroggie, vers 1918.

Retracer l’Histoire des Noirs afin de mieux la célébrer

Laurie Trottier
L’Aurore boréale
L’AURORE BORÉALE (Yukon) – À travers le pays, des célébrations et évènements ont lieu en février afin de souligner le patrimoine des Canadiens noirs, leur contribution et leur culture. Si le thème national lancé par Patrimoine canadien se nomme «L’avenir, c’est maintenant», au Yukon, pour célébrer l’histoire des Noir.es, il faut d’abord se tourner vers le passé pour la retracer.

Une vieille photo dans un journal, un nom dans un registre à l’église, une trace bancaire. La récolte d’archives sur la communauté noire du Yukon représente un travail méticuleux qui est loin d’être terminé.

Peggy D’Orsay, bibliothécaire-archiviste aux Archives du Yukon pendant 27 ans, le sait mieux que personne puisqu’elle a contribué à ce travail de recherche.

À la retraite depuis quelques années, Peggy d’Orsay ne peut se résoudre à tourner la page et poursuit inlassablement ses recherches sur les groupes ethnoculturels du territoire, dont l’histoire est beaucoup plus riche qu’on pourrait le croire.

La communauté noire a elle aussi jadis foulé les terres du Klondike à la recherche d’or. Elle a également largement contribué aux efforts menant à la construction de la Route de l’Alaska – à la merci des morsures du froid hivernal et des moustiques printaniers.

Mais la contribution des Noir.es au territoire ne s’arrête pas là : on les retrouve dans les archives, entre autres, en tant que barbiers, artistes, domestiques ou même à la tête d’entreprises.

Ouvrir de nouvelles perspectives

«En termes de contribution, nous avons toujours été ici», souligne Paul Gowdie, membre de la Société des histoires inconnues du Yukon (HHSY). La HHSY, un organisme visant à honorer la contribution des personnes noires et asiatiques au territoire, mène des recherches et coordonne des expositions et des évènements.

Si les informations affluent sur la contribution des Blancs au patrimoine yukonais, c’est tout le contraire pour celle de la communauté noire.

À ce jour, il est encore très difficile d’avoir un portrait clair de la participation de celle-ci au développement du Yukon. Les archives entourant la Route de l’Alaska en sont un bon exemple.

«C’est essentiellement une perspective blanche, puisqu’à cette époque, une personne noire n’importait pas vraiment. Il n’y a presque pas d’enregistrement de leur expérience, ce n’est pas documenté de cette façon», déplore Paul Gowdie.

«Personne n’a pris le temps de travailler avec les archives et de les développer», regrette également Peggy d’Orsay. L’histoire de la francophonie noire au Yukon comporte aussi plusieurs angles morts.

Consultez le site du journal L’Aurore boréale

Plus de 150 ans d’histoire

Quelques documents attestent de la présence de la communauté noire au Yukon remontant à 1850, alors que le recensement territorial de 1901 révèle que 99 Noirs figuraient parmi une population d’environ 30 000 personnes.

Peggy d’Orsay mentionne notamment une histoire qui la fascine, celle de Lucille Hunter, de plus en plus documentée.

«J’aimerais tellement lui parler pour savoir le reste [de son histoire]», confie la bibliothécaire. En 1897, Lucille et son mari, Charles Hunter, se sont installés au Yukon dans la frénésie de la ruée vers l’or.

Lucille a donné naissance à sa fille, Marie-Elizabeth, à Teslin, et la jeune famille s’est établie à Dawson, puis à Grand Forks. Après la mort de son mari, Lucille Hunter continue d’exploiter les mines d’or en leurs noms à Mayo, «couvrant chaque année à pied, aller-retour, les 200 km et plus qui séparaient Mayo de Dawson», nous apprend le site Internet du HHSY.

Ces archives sont découvertes au compte-goutte : «Quand nous avons commencé, nous avions seulement cinq photos et un peu d’information sur la famille Hunter. Personne ne s’y intéressait», se remémore Peggy d’Orsay.

En 1941, sur les 10 000 soldats américains déployés pour construire la Route de l’Alaska, 3 500 étaient Noirs.

Encore une fois, «les archives des régiments blancs sont beaucoup plus complètes et accessibles, et c’est ce qui est distribué et enseigné», souligne Paul Gowdie, qui déplore du même souffle le fait qu’il n’y a aucun monument historique visant à honorer la contribution de la communauté noire au territoire.

Peggy D’Orsay aimerait que la participation des personnes noires à la vie communautaire soit davantage honorée : «Plusieurs personnes que nous avons pu retrouver ont contribué à leur quartier, comme Carl Williams.»

Selon les informations qu’elle a récoltées, Carl B. Williams s’est établi avec sa famille au Yukon dans les années 60, travaillait comme préposé à l’Hôpital général de Whitehorse. En 1968 et 1969, il s’est présenté aux élections pour le conseil municipal. Si le reste de son histoire demeure encore inconnue, la HHSY a bon espoir de pouvoir la raconter un jour.

La récolte d’archives est ainsi loin d’être achevée, selon Paul Gowdie.


« Il faut encore élargir la portée de nos recherches. Si nous voulons qu’une histoire plus diversifiée soit racontée, il faut qu’elle soit partie intégrante du système d’éducation. »
Paul Gowdie, membre de la Société des histoires inconnues du Yukon

Or, selon lui, cela passe d’abord par la mise en place d’archives précises, d’où l’objectif de la HHSY de remodeler son site Web afin d’y inclure le plus d’éléments historiques possible. Le nouveau site Internet devrait être disponible au mois de mars.

D’ici là, Paul Gowdie invite la communauté yukonaise à ouvrir ses horizons : «Si nous voulons être une communauté plus diversifiée et inclusive, je crois que la communauté noire doit se sentir incluse dans celle-ci. Cela aide à ce que nous nous sentions chez nous et en paix avec la communauté. Cela établit un lien culturel fort», explique-t-il.

Dans l’édition du 25 février de L’Aurore boréale, il sera possible de découvrir différentes initiatives yukonaises visant à honorer la communauté noire du territoire et à sensibiliser le reste de la communauté face aux enjeux actuels.