Kierrah Titus veut créer un syndicat des étudiants noirs au Holland College.
Kierrah Titus veut créer un syndicat des étudiants noirs au Holland College.

Pour les jeunes étudiants noirs, il est temps de décoloniser les esprits

Marine Ernoult
La Voix acadienne
INITIATIVE DE JOURNALISME LOCAL — APF (Atlantique) — À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs au Canada, la Black Cultural Society de l’Île-du-Prince-Édouard a organisé, le 6 février à l’Université de l’Î.-P.-É. (UPEI), un débat sur la création d’un syndicat des étudiants noirs. Une occasion pour la nouvelle génération de partager son expérience et de repenser l’histoire noire à l’Ile.

Keyshawn Bonamy se souvient parfaitement de ses débuts à UPEI en janvier 2016. Le moment où l’étudiant international, confronté au regard de l’autre, est «devenu noir». «J’étais le seul de ma classe, isolé, stressé, j’ai pris conscience que j’étais différent», raconte le jeune homme qui n’arrêtait pas de se demander : «Est-ce que j’ai fait le bon choix?». Car d’où il vient, aux Bahamas, «tout le monde a la même couleur de peau alors on ne me percevait pas comme noir». 

Conséquences : l’étudiant a ressenti le besoin de s’engager et de prouver qu’il était le meilleur. Il s’est impliqué activement dans des organisations étudiantes. Société caribéenne, syndicat des étudiants de UPEI, il a voulu briser le voile de couleur entre communautés.

Celui qui est aujourd’hui employé du Bureau des étudiants internationaux de l’université rappelle la force des préjugés raciaux et l’urgence d’en sortir. «On n’est pas tous rapeurs ou Beyoncé, lance-t-il avec humour. Notre identité est plurielle, notre diversité bien plus profonde.»

«On préfère mettre le sujet sous le tapis»

L’expérience de Keyshawn Bonamy n’est pas unique. Alors que l’Î.-P.-É. attire de plus en plus d’étudiants internationaux, la question noire reste souvent ignorée.

Sobia Ali-Faisal, professeure de psychologie à UPEI, constate «la difficulté des personnes blanches à parler de racisme, à prendre conscience de leurs privilèges et de leur position dominante», y compris au niveau de la direction de l’université.

«J’entends des discours sur le sujet, mais je ne vois aucun action ou engagement concret», déplore la chercheuse avant d’appeler à une décolonisation des esprits et des enseignements. «Sur le campus, il y a pourtant de nombreuses personnes de couleur qui souffrent et vivent des traumatismes», poursuit-elle.

Un sentiment partagé par Kierrah Titus, étudiante au Holland College arrivée il y a deux ans de New York. «Aux États-Unis, on a pris cette question à bras le corps, alors qu’ici tout le monde préfère mettre le sujet sous le tapis», regrette la jeune femme prête à faire bouger les lignes.

Kierrah Titus se mobilise en effet pour fonder un syndicat des étudiants noirs au Holland College. «Parce qu’en tant que minorité, on a besoin de solidarité», résume-t-elle. L’étudiante aspire à créer un endroit sûr, à l’écoute, ouvert à toutes et tous, «où on se sent comme à la maison pour discuter, partager ses expériences, demander de l’aide». Sobia Ali-Faisal salue le projet : «Les groupes de soutien sont une bonne chose pour que la communauté fasse entendre sa voix, c’est une sécurité.»

 

Tisser le fil d’une autre histoire  

Mais selon Kierrah Titus, son initiative suscite autant d’interrogations que de craintes parmi le corps enseignant et les élèves du collège communautaire. «C’est difficile, je dois constamment les rassurer sur mes motivations.» Surtout, elle en a assez qu’on lui pose toujours la même question : «de quoi tu as besoin?» Elle aimerait plus de soutien concret.

À UPEI, Keyshawn Bonamy propose également d’ouvrir un bureau de l’équité. «Pour que tous les étudiants puissent se saisir des nombreuses opportunités offertes par la faculté», explique-t-il.

Ce foisonnement d’idées témoigne de la volonté de la jeune génération de tisser le fil d’une autre histoire noire à l’Ile. Celle «où les personnes de couleur n’ont pas peur et se saisissent de leur pouvoir», commente Linnell Edwards, ancien membre du Conseil des gouverneurs de l’université. Avant d’ajouter : «N’écoutez pas ceux qui vous disent “votre tour viendra”, c’est vous qui provoquerez le changement.»