Photo de tonneaux de rhum prise à l’époque du «rum-running».
Photo de tonneaux de rhum prise à l’époque du «rum-running».

Nouvelle-Écosse : le rhum s’est échoué le long des côtes acadiennes

Rosie Aucoin-Grace
Le Courrier de la Nouvelle-Écosse
LE COURRIER DE LA NOUVELLE-ÉCOSSE (Nouvelle-Écosse) – Avec près de 2 500 milles de littoral, la Nouvelle-Écosse abrite de nombreux secrets : alcôves océaniques et ports cachés. On pense que ces endroits isolés ont donné naissance à la boisson préférée de la province : le rhum. Faisant partie du tissu culturel de la Nouvelle-Écosse, les histoires de rhum et de course au rhum ont été transmises de génération en génération par des récits et des chansons. Les récits sont les plus forts dans nos villes et villages côtiers où la pêche et les traditions de la mer font toujours partie de la vie quotidienne.

La Nouvelle-Écosse, dont on dit qu’elle a vu le jour avec les pirates dans les années 1700, est devenue plus connue pour la vente de rhum, car la côte peu peuplée est devenue une halte privilégiée pour les pirates. La contrebande de rhum ou «bootlegging» est une activité illégale qui consiste à transporter ou à faire passer en contrebande des boissons alcoolisées lorsque ce transport est interdit par la loi.

La contrebande a généralement lieu pour contourner les lois de taxation ou de prohibition dans une juridiction particulière. Le terme «rum-running» s’applique plus communément à la contrebande par voie maritime ; le «bootlegging» s’applique à la contrebande par voie terrestre.

Fait remarquable, les distilleries de la province ont été la première grande industrie de Halifax, avant même la pêche ou la construction navale, ce qui signifie qu’il y avait des produits à partager, notamment avec les États-Unis et leur tristement célèbre Rum Row.

La prohibition a été abolie dans les années 1930, mais les Néoécossais ont conservé leur relation avec le rhum. Après tout, ils adorent boire, comme le prouve le fait que la province possède les premières brasseries, distilleries et caves artisanales du Canada. Les voyageurs peuvent maintenant avoir un aperçu de ce qui a façonné l’amour de cette province pour le rhum.

Comme dans beaucoup de nos communautés rurales, il existe de nombreux récits de l’époque du rhum, qui dépeignent cette activité. Par exemple, dans le livre Cap-Rouge — Ancien hameau de Chéticamp — Former Hamlet of Chéticamp, un projet de La Société Saint-Pierre, il y a une section intitulée «L’économie illicite». On y parle de l’époque de la contrebande.

Les habitants de Chéticamp et de Cap-Rouge avaient certains avantages en matière de contrebande : un langage commun avec les fournisseurs de vins fins, de ports et de rhum, les habitants des iles françaises de Saint-Pierre et Miquelon et une côte plutôt solitaire, balayée par des vents violents et difficile à contrôler. Les gros bateaux veillaient à rester en dehors de la limite des trois milles et les petits bateaux allaient à leur rencontre.

Les épaves étaient une autre source de revenus et de luxe inattendu à Cap-Rouge. Joseph Denis Muise raconte que lorsque le Catalogue, un voilier qui transportait du rhum de Saint-Pierre-et-Miquelon, s’est échoué en 1931, tous les hommes de la communauté étaient sur la côte à l’aube pour récupérer la cargaison qui atteignait le rivage, le voilier et les corps de deux hommes n’ont été retrouvés que plusieurs jours plus tard.

Il y a aussi des souvenirs des années de richesse inattendue ; l’année de la farine en 1874, l’année de la brique en 1875.

Il y a plusieurs années, le regretté Léo (à Dan) Chiasson m’a raconté une histoire sur ce qu’il appelait «l’année du rhum». En 1932, Louis (à Dominique) Doucet et son frère jumeau, Joseph, de Saint-Joseph-du-Moine, sont tombés sur ce qu’ils considéraient comme un véritable trésor.

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Ils se promenaient le long de la côte lorsqu’ils ont remarqué que des barils flottaient dans l’océan et étaient rejetés sur le rivage. Curieux, ils ont examiné la scène et ont vite compris qu’il s’agissait de barils de rhum de cinq et dix gallons. Très excités, ils ont tenté de récupérer une partie de cette cargaison. Certains des barils s’écrasaient contre les rochers et se brisaient.

Selon Léo Chiasson, cette histoire est toujours restée un peu mystérieuse. Apparemment, ces quinze à vingt barils de rhum provenaient d’un bateau qui a été trouvé en mer. Le bateau a été ramené au port de Grand-Étang. Siméon Cormier et Léo Chiasson s’en sont occupé. Ils ont découvert deux cadavres à bord. Un homme a été trouvé dans la cabine de couchage et l’autre dans la salle des machines.

Comme il n’y avait pas de Gendarmerie royale du Canada établie dans cette région à l’époque, il y a eu peu d’enquêtes.

Le bateau a finalement été amené à Chéticamp et dans la partie inférieure du bateau, ils ont trouvé plus de ce rhum, dans un compartiment caché.

On a demandé à Léo de s’occuper de l’enterrement des défunts. Il n’y avait aucune identification sur eux et personne n’a revendiqué ces hommes, donc on ne savait pas s’ils étaient catholiques ou protestants.

C’est pour cette raison que les corps n’ont pas pu être enterrés dans la zone habituelle du cimetière Saint-Joseph, mais qu’ils ont été déposés dans un coin isolé, parmi ceux où étaient enterrés à l’époque les corps en quarantaine et les corps non baptisés.

On dit que des membres de la famille sont venus de la région de Sydney, à la recherche de ces hommes. Ils ont demandé qu’on les dépouille pour les identifier, mais n’ont jamais réclamé les corps.

Était-ce les hommes que la famille recherchait? Ont-ils reconnu leurs proches, mais ont-ils eu peur de le faire savoir en raison de l’illégalité liée à l’incident? Malheureusement, comme pour beaucoup d’autres histoires, les détails disparaissent avec le temps.

C’était l’époque de contrebande et on disait que ce rhum était si puissant qu’on ne pouvait pas le boire pur. Le commerce du rhum était une entreprise dangereuse et à haut risque.

Ce mystère n’est peut-être pas résolu, mais ce que beaucoup de paroissiens de Saint-Joseph-du-Moine et de Grand-Étang savent par expérience, c’est que le rhum était «plutôt bon» ou, comme nous, Acadiens du comté, dirions «pas mal bon»!

Oh, quels trésors nos côtes recèlent-elles, celui du folklore des pirates et des mystères des jours passés? Peut-être que la prochaine fois que nous nous promènerons le long du littoral, que nous observerons les bateaux depuis les falaises en regardant la marée monter ou que nous nous laisserons tenter par une bière de Nouvelle-Écosse, nous pourrons faire travailler notre imagination et entendre les échos des pirates sur le pont, imaginer le bruit des bateaux immergés dans le brouillard ou nos ancêtres se précipitant sur la côte pour sauver une précieuse cargaison perdue en mer.

Comme leur légende hante nos côtes, peut-être pouvons-nous imaginer un généreux butin caché, passé en contrebande, niché dans notre littoral accidenté.