Éradiquer la pauvreté, est-ce possible?
Éradiquer la pauvreté, est-ce possible?

Lutte contre la pauvreté : difficile passage du discours aux actes

Marine Ernoult
Francopresse
FRANCOPRESSE – Éradiquer définitivement la pauvreté d’ici 2035 : cet objectif ambitieux fait partie d’une nouvelle loi adoptée par l’Assemblée législative de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) en avril dernier. Elle prévoit aussi l’élimination de l’insécurité alimentaire chez les enfants et de l’itinérance chronique d’ici 2025. Ces cibles sont-elles réalistes? Éradiquer la pauvreté, est-ce possible?

«Je suis un grand partisan de ce genre de documents et d’objectifs! Les citoyens peuvent ainsi évaluer le succès des actions entreprises et faire pression sur leur gouvernement pour qu’il tienne parole», salue Bill Moore-Kilgannon, directeur de l’Institut Parkland.

Ce centre de recherche «non partisan» est situé au sein de la Faculté des arts de l’Université de l’Alberta. Il «étudie les questions économiques, sociales, culturelles et politiques auxquelles sont confrontés les Albertains et les Canadiens, en utilisant la perspective de l’économie politique».

D’après Bill Moore-Kilgannon, l’objectif d’éradiquer la pauvreté nécessite «une volonté politique forte, avec un réel plan, une chronologie détaillée et des mesures concrètes auxquelles des ressources spécifiques sont allouées». 

De grandes disparités entre les provinces et territoires

À l’Î.-P.-É., la loi adoptée à l’unanimité prévoit seulement la création d’un Conseil sur la réduction de la pauvreté et l’inclusion sociale, sans préciser de détails sur la procédure pour réduire la pauvreté de manière effective. 

«Je ne sais pas si c’est réaliste ; rien n’est encore très clair et je reste marquée par des années de promesses non tenues», réagit Jennifer Taylor, professeure de nutrition à l’Université de l’Î.-P.-É.

Dans quasiment chaque province et territoire, les stratégies de réduction de la pauvreté se suivent et se ressemblent : «La plupart, c’est seulement de la communication. Il n’y a pas de vrais plans d’action derrière», regrette Ricardo Tranjan, économiste politique au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) à Toronto.

Ricardo Tranjan, économiste politique au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).

«Il est facile de se cacher derrière ce type de document», poursuit Geranda Notten, professeure à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. 

Au Manitoba, qui détient le triste record de la plus grande proportion d’enfants vivant dans la précarité au pays — 28,3 % contre 18,2 % (à l’échelle nationale) —, la Stratégie manitobaine de réduction de la pauvreté adoptée en 2019 vise à diminuer le taux de pauvreté infantile d’un quart d’ici 2025. 

Evelyn L. Forget, économiste à l’école de médecine de l’Université du Manitoba, n’y croit pas : «Le gouvernement aura beau fixer tous les objectifs qu’il veut, ils ne seront pas atteints s’il ne procède pas à des changements substantiels dans les politiques d’aide sociale traditionnelles qui blâment les gens pour leur indigence.»

Le troisième plan de lutte contre la pauvreté adopté l’an dernier au Nouveau-Brunswick ne convainc pas plus Lise Savoie, professeure à l’École de travail social de l’Université de Moncton : «Les objectifs annoncés sont des vœux pieux afin de se donner bonne conscience, il n’y a rien de précis», déplore-t-elle, alors qu’en 2016, 15 % des Néobrunswickois vivaient en dessous du seuil de pauvreté.

Le constat est encore le même en Ontario, où la stratégie 2020-2025, lancée en catimini juste avant Noël, laisse Geranda Notten «sceptique» : «La priorité annoncée est de réduire la dépendance à l’aide sociale, mais on ne sait pas comment le gouvernement veut procéder, ça reste vague», témoigne l’universitaire. 

Geranda Notten, professeure à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, croit que les bénéficiaires de l’aide sociale devraient pouvoir travailler plus avant que leurs prestations ne soient coupées pour leur permettre d’échapper à la pauvreté.

Ricardo Tranjan, du CCPA, est encore plus critique à l’égard du gouvernement ontarien, qui a annulé l’augmentation prévue du salaire minimum de 14 $ à 15 $ en 2019. «Alors que gouvernement ontarien a revu ses ambitions à la baisse en diminuant le salaire minimum à 14,25 $ et en limitant la hausse de l’aide sociale à 1,5 % [au lieu de 9 % sur trois ans prévus initialement, NDLR], il adopte une stratégie [de réduction de la pauvreté]. C’est cynique», lâche-t-il.

À l’inverse, l’absence de plan en Alberta n’a pas empêché les néodémocrates de diminuer la pauvreté infantile de 10 % à 5 % entre 2015 à 2019. Cela a notamment été possible grâce à la création de la Prestation pour enfants et familles de l’Alberta (PEFA) ainsi qu’à la mise en place d’un système de garderies à 25 $ par jour, gratuit pour les familles à faible revenu. Le gouvernement conservateur de Jason Kenney a depuis mis fin à ce système de garderies.  

S’attaquer aux causes structurelles

Comment venir à bout d’un fléau endémique comme la pauvreté? Selon Ronald D. Kneebone, professeur d’économie à l’Université de Calgary, la première chose à faire est d’augmenter les montants des aides sociales, en particulier pour les personnes seules sans enfant. «Actuellement, un bénéficiaire n’est pas capable de vivre et de se loger dignement», dit-il. 

Garima Talwar Kapoor, directrice des politiques et de la recherche à la fondation caritative Maytree, propose carrément de créer une nouvelle allocation canadienne pour les travailleurs pauvres célibataires, sur le modèle de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE). 

Les experts préconisent aussi de revoir les critères d’admissibilité puisque, dans certaines provinces comme le Nouveau-Brunswick, l’Ontario ou l’Î.-P.-É., ces aides sont réduites, voire coupées, lorsque les bénéficiaires travaillent ne serait-ce que quelques heures. 

«Il faut autoriser les bénéficiaires à travailler plus, sinon il leur est impossible d’échapper à la pauvreté», soutient Geranda Notten de l’Université d’Ottawa.

Les interlocuteurs interrogés sont unanimes : pour briser le cercle vicieux de la pauvreté, les stratégies ne doivent pas se limiter à des réponses d’urgence, mais elles doivent avant tout s’attaquer aux causes structurelles. «Si les gouvernements se contentent de planifier combien d’argent ils transfèrent aux individus, ça ne fonctionne pas sur le long terme», insiste Garima Talwar Kapoor. 

Garima Talwar Kapoor, directrice des politiques et de la recherche à la fondation caritative Maytree.

En Alberta, Bill Moore-Kilgannon propose notamment d’agir par le biais de l’éducation : «Faciliter l’accès au postsecondaire en réduisant les frais de scolarité est un levier efficace de réduction des inégalités.» 

Il évoque également la diminution des couts de transports publics pour les personnes à faible revenu ou encore la mise en place d’un système de garderies universel. 

Ricardo Tranjan abonde dans le même sens : «C’est essentiel. L’absence d’un tel système entretient la précarité des femmes, surtout des mères célibataires, en les empêchant de chercher un emploi.» L’économiste au CCPA voit d’un très bon œil la mise sur pied d’un programme national de garderies à 10 $ par jour d’ici 2026.

À lire aussi : Un revenu de base garanti réduirait la pauvreté de 50 %

«Pas assez de cohérence» entre les paliers gouvernementaux

Face à la crise du logement qui secoue le pays, les experts appellent également à intensifier la construction d’habitations abordables. À cet égard, Ricardo Tranjan estime que l’actuelle Stratégie nationale sur le logement (SNL) du Canada, lancée en 2017, est «pas mal timide […] De plus en plus de familles consacrent la moitié de leur revenu à leur loyer, ce n’est pas tenable», souligne-t-il.

«Sans maison, on n’a rien, on ne peut pas travailler ni aller à l’école», renchérit l’économiste Ronald D. Kneebone.

Économistes et sociologues soulignent la nécessité pour les gouvernements provinciaux et fédéral de conjuguer davantage leurs efforts : «Il n’y a pas assez de cohérence», relève Ricardo Tranjan.

Il prend l’exemple de l’assurance-emploi, gérée par le fédéral, et de l’aide sociale, administrée par les provinces ; à cause du manque de coordination entre les deux, certains travailleurs pauvres «tombent dans les failles du système».

«Ils travaillent trop du point de vue provincial, pas assez aux yeux du fédéral, et se retrouvent sans aucune allocation», constate l’économiste politique.

Aux yeux de Garima Talwar Kapoor, le fédéral doit réinvestir le paysage de l’assistance sociale. Elle recommande d’accroitre les transferts fédéraux alloués aux provinces et territoires dans ce domaine : «Ce serait une manière de faire pression, de responsabiliser les provinces en leur donnant plus d’argent à condition qu’elles revoient leur système de prestations sociales, qu’elles respectent certains standards», soutient-elle.

«Les négociations seront difficiles, car les provinces n’aiment pas qu’on empiète sur leur juridiction. L’assistance sociale reflète leur vision de l’économie», prévient Ricardo Tranjan.

En pleine pandémie, les chercheurs pensent déjà au monde d’après et s’interrogent : quels seront les contours des futures politiques sociales? Alors que l’argent public coule à flots en ce moment, les gouvernements procèderont-ils à des coupes budgétaires pour revenir à l’équilibre?

Garima Talwar Kapoor, qui anticipe une reprise du marché du travail «inéquitable», appelle les autorités à redoubler leur soutien aux personnes en situation d’extrême précarité. Evelyn L. Forget réclame pour sa part la mise en place d’un revenu de base garanti : «Il faut s’éloigner des formes d’aides actuelles, trop restrictives et surveillées.»

À l’Î.-P.-É., on peut lire dans le dernier discours du Trône que le gouvernement «compte continuer à travailler de façon collaborative avec les partenaires fédéraux pour explorer cette mesure». Là encore, sans plus de détails.