Les chiffres donnent le frisson : en raison de la crise économique engendrée par la pandémie de COVID-19, jusqu’à 200 stations locales de radios privées et 40 stations locales de télé privées au pays risquent de fermer leurs portes d’ici trois ans.
Les chiffres donnent le frisson : en raison de la crise économique engendrée par la pandémie de COVID-19, jusqu’à 200 stations locales de radios privées et 40 stations locales de télé privées au pays risquent de fermer leurs portes d’ici trois ans.

Les petits radiodiffuseurs locaux face à la tempête

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – Les chiffres donnent le frisson : en raison de la crise économique engendrée par la pandémie de COVID-19, jusqu’à 200 stations locales de radios privées et 40 stations locales de télé privées au pays risquent de fermer leurs portes d’ici trois ans. Ces sombres prévisions proviennent d’un rapport commandé par l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR).

Selon ce rapport (en anglais seulement), du côté de la télé, cela signifierait la perte de plus de 40 % des stations locales. Pour la radio, ce serait 27 % des stations locales privées qui quitteraient les ondes. Cinquante stations de radio parmi celles qui sont à risque pourraient disparaitre d’ici quatre à six mois.

Si ce scénario devait se concrétiser, il entrainerait, selon l’étude, 2 000 pertes d’emplois, soit près du quart des effectifs que ces stations comptaient en 2019. L’industrie avait alors déjà perdu près de 40 % de ses employés comparativement à 2016.

Les services privés de radio et de télévision au Canada «sont en crise», clame l’ACR. «C’est sûr que le chiffre peut faire peur», convient le porte-parole de l’association, Robert Ranger, qui est aussi chef de la direction chez RNC Media, un regroupement de radios et de télés au Québec.

«Il y a énormément de radios dans les plus petits marchés qui sont en situation très précaire, et la crise de la COVID-19 a fait disparaitre les revenus locaux. Souvent, les revenus locaux sont le profit de ces entreprises-là», explique-t-il. Parmi les stations de radio les plus fragiles figurent celles qui diffusent sur la bande AM dans des petites localités.

Selon Robert Ranger, les difficultés dans l’industrie ne datent pas d’hier.


« La principale source de revenus des radiodiffuseurs privés, c’est la publicité. Depuis plusieurs années, la tarte ne grossit pas, mais il y a plusieurs nouveaux joueurs, dont les géants du Web qui viennent piger dans la tarte publicitaire. Au fil des dernières années, on a dû faire des compressions de dépenses au niveau de l’administration. On a aussi fait énormément d’investissements technologiques. »
Robert Ranger, porte-parole de l’Association canadienne des radiodiffuseurs

Les niveaux de publicités étaient déjà en baisse avant la COVID-19, et ce de façon significative depuis l’année 2013.

Le porte-parole de l’Association canadienne des radiodiffuseurs, Robert Ranger, indique qu’il y a «énormément» de radios dans les plus petits marchés qui sont en situation «très précaire».

Du côté des radios communautaires

Le pronostic est-il aussi grave pour les radios communautaires francophones du pays?

«C’est sûr que la COVID-19 a eu un impact absolument dévastateur au niveau du revenu publicitaire. On a eu des pertes énormes. On est toujours sur un fil tendu», souligne le président de l’Alliance des radios communautaires du Canada (ARC du Canada), Alex Schmitt.

Mais il n’y a pas péril en la demeure pour autant, assure-t-il.


« On est une trentaine de radios communautaires au Canada. On n’a pas de radios qui vont fermer à cause de la COVID-19. Par contre, on a dû laisser partir de nombreux employés. On s’est ajustés. »
Alex Schmitt, président de l'Alliance des radios communautaires du Canada

Les défis d’une radio communautaire : l’exemple de Radio-Cité

L’ajustement a été plus compliqué pour certains que pour d’autres. À Edmonton, en Alberta, la radio communautaire Radio-Cité célèbrera ses deux années d’existence cet automne. Elle venait tout juste d’enfin régler de multiples problèmes techniques de fréquences, d’antennes et autres défis lorsque la pandémie a frappé.

«Quand le confinement est arrivé, j’ai mis à pied quatre personnes – en espérant que ce soit temporaire», raconte la directrice générale, Carole Saint-Cyr. Elle doit assurer elle-même deux heures d’animation par jour en semaine afin de pallier le manque de main-d’œuvre. La plage horaire entre 9 h et midi est surtout constituée de musique. Il n’y a pas d’animateur.

La subvention salariale mise sur pied par le gouvernement fédéral, qui finance 75 % du salaire des employés, a contribué à éviter le pire. Mais malgré la reprise économique, les revenus provenant de la publicité ne sont pas revenus au niveau prépandémique.

Radio-Cité, la radio communautaire d’Edmonton, en Alberta, a connu des débuts difficiles et la pandémie s’est ajoutée à la fête, raconte sa directrice générale, Carole Saint-Cyr.

Alex Schmitt, qui est également président de la radio communautaire de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick (CHQC), précise que pour plusieurs des radios de l’ARC du Canada, la publicité n’est pas la principale source de revenus. Certaines ont pu se rabattre sur ces autres rentrées d’argent, comme les bingos ou les «chasses à l’As» par exemple. Mais ce n’est pas suffisant.


« Les radios communautaires ne sont pas sorties de l’auberge. Elles ne sont pas naïves. Il suffirait que l’aide du gouvernement arrête ou qu’il n’y ait plus de projets et on coulerait toutes, c’est évident. »
Alex Schmitt, président de l'Alliance des radios communautaires du Canada

Le président de l’ARC du Canada demeure néanmoins optimiste : «Les revenus publicitaires remontent, dit-il. Ils ne sont pas là où ils étaient [au pire de la pandémie]. Absolument pas.» Plusieurs entreprises leur indiquent qu’ils pensent pouvoir acheter davantage de publicité d’ici quelques mois.

On demande l’aide du gouvernement fédéral

Les radiodiffuseurs privés souhaiteraient qu’Ottawa en fasse davantage. «Le gouvernement fédéral a mis de côté une somme de 30 millions $, mais c’est pour l’ensemble des médias canadiens», indique Robert Ranger de l’ACR. «Le Québec, lui, a pris la décision de mettre 3 millions par mois depuis avril. Il y a un débalancement entre l’aide fédérale et provinciale.»

Pendant le confinement, Patrimoine canadien a adopté un budget d’urgence de 25 millions $ pour venir en aide aux radios indépendantes qui font de la nouvelle et aux radios communautaires. Cette somme faisait partie du grand fonds de 500 millions $ pour la culture. «Nous, on demande de quadrupler cette aide-là, donc de monter à 100 millions $», réclame Robert Ranger.

D’autant plus que l’an dernier, le gouvernement fédéral a réquisitionné des fréquences pour la bande 600 mégahertz afin de les vendre aux compagnies de mobilité 5G. La vente de ces fréquences radio, qui se propagent sur de longues distances et traversent plus facilement les édifices, a rapporté 3,47 milliards $ au gouvernement. Ce qui n’a pas plu aux radios privées.

«Nous, on a dû changer nos émetteurs, changer nos équipements, sans compensation du gouvernement», dit encore Robert Ranger. D’autres enchères du gouvernement sont à venir et auront un impact sur les radiodiffuseurs privés.

L’Association canadienne des radiodiffuseurs demande aussi à Ottawa que tous les joueurs de l’industrie paient des droits. «Tous ceux qui viennent piger dans la tarte publicitaire et qui partagent du contenu, surtout du contenu d’information, on aimerait ça qu’ils contribuent aussi au système», souligne le porte-parole de l’ACR.


« On reste optimistes que le gouvernement et le législateur vont rééquilibrer le système canadien. Ce n’est pas normal que Spotify puisse faire jouer de la musique et mettre de la publicité sans contribuer au système de radiodiffusion. Ça n’a aucun sens. »
Robert Ranger, porte-parole de l’Association canadienne des radiodiffuseurs

La crise de la COVID-19 a cependant eu des aspects positifs, souligne Alex Schmitt. Selon lui, quand les gens font face à une épreuve, ils se tournent davantage vers les médias locaux. «Ça a mis en valeur encore plus que l’information locale, que ce soit radio, télévision ou papier, est extrêmement importante, surtout dans un cas de crise, que ce soit celle qu’on a eue, ou le verglas, ou une tempête. Et il est important que le gouvernement, que les provinces et les entreprises se rendent compte de ça.»