Les médias communautaires sont durement affectés par la crise de la COVID-19. 
Les médias communautaires sont durement affectés par la crise de la COVID-19. 

Les médias communautaires frappés de plein fouet par la crise de la COVID-19

Guillaume Deschênes-Thériault
Guillaume Deschênes-Thériault
Francopresse
FRANCOPRESSE – La pandémie de la COVID-19 a d’importantes conséquences financières pour les journaux et les radios communautaires francophones à travers le pays, un secteur qui a déjà connu son lot de difficultés au cours des dernières années. Comme le mentionne le propriétaire du Moniteur acadien, Bernard Richard, «la presse écrite vivait des moments difficiles avant même la crise de la pandémie COVID-19. Ça vient ajouter au fardeau existant.»

Une baisse substantielle des revenus publicitaires

La demande en matière de publicités a chuté drastiquement avec l’arrêt forcé, par la crise sanitaire, des activités d’un grand nombre d’annonceurs habituels. Cette situation entraine une baisse substantielle et soudaine des revenus publicitaires des journaux et des radios communautaires partout au pays, au point de mettre en péril la situation financière de plusieurs médias.

«Les conseils scolaires sont de bons annonceurs, mais c’est sur la glace pour l’instant, car les écoles sont fermées. Le Centre francophone de Toronto, qui est un centre multiservice important, annonce régulièrement ses activités, mais maintenant tout ce qui est ouvert est la clinique de santé. Presque tout le monde a réduit ses activités, les commerces ont fermé. […] Ça fait beaucoup d’annonceurs qui n’ont pas besoin d’annonces ces temps-ci», explique François Bergeron, rédacteur en chef du journal L’Express de Toronto.

Selon François Côté, directeur général de l’Alliance des radios communautaires (ARC) du Canada, «on parle de 50 à 80 % de perte de revenus dans la majorité des stations.» La situation est d’autant plus problématique que les impacts économiques de la pandémie se feront ressentir même après la fin de la crise.


« Les petites entreprises qui ont fermé, le temps qu’elles repartent et qu’elles fassent assez d’argent pour dépenser en publicité, on ne parle pas d’un mois. Les mois qui vont suivre la sortie de crise vont être assez difficiles. »
François Côté, directeur général de l’Alliance des radios communautaires du Canada

Des décisions difficiles à prendre

Une situation financière précaire vient avec son lot d’incertitudes et de choix difficiles. Bernard Richard, du Moniteur acadien, souligne qu’il publie à perte chaque semaine. «On ne pourra pas continuer très longtemps comme cela. Honnêtement, on décide au jour le jour. […] Il faudra prendre des décisions et dans un sens, il est possible que les décisions nous soient imposées par la réalité sur le terrain.»

Plusieurs journaux et stations de radio se sont retrouvés dans l’obligation de mettre à pied des employés, n’ayant plus les liquidités nécessaires pour couvrir les salaires. À titre d’exemple, au quotidien Le Droit en Ontario, 23 employés associés à la production et à la publicité ont perdu leur emploi. De son côté, le quotidien L’Acadie Nouvelle au Nouveau-Brunswick a réduit de 20 % les heures de travail de ses employés.

D’autres mises à pied sont à prévoir si la situation actuelle s’inscrit dans la durée. D’après François Côté, de l’ARC du Canada, «il y a des stations de radio qui n’ont pas tellement choix, ce sont des employés qui se retrouvent au chômage. Il y en a d’autres qui tentent de tenir le coup en ce moment, mais c’est sûr que si la crise continue et s’étend, on n’aura pas le choix, c’est d’autres stations qui devront faire le même exercice.»

Bernard Richard, propriétaire du <em>Moniteur acadien</em> au Nouveau-Brunswick.

Migration vers le Web uniquement

L’incertitude concernant la durée et les impacts de la crise de la COVID-19 rend d’autant plus difficile la prise de décisions éclairées. À titre d’exemple, les mises à pied annoncées récemment à La Voix acadienne à l’Île-du-Prince-Édouard sont annulées jusqu’à nouvel ordre.

«Si tu m’avais parlé la semaine dernière, je mettais tout le monde au chômage», dit la directrice de l’hebdomadaire, Marcia Enman. Cette dernière étudie actuellement les différents programmes provinciaux et fédéraux qui pourraient l’aider à maintenir son équipe en place durant cette crise.

Marcia Enman, directrice de <em>La Voix acadienne</em> à l’Île-du-Prince-Édouard.

De plus, afin d’économiser sur les frais de production et de livraison, La Voix acadienne ne sera plus disponible en version papier. Le journal sera publié exclusivement sur le Web pour une période indéterminée, tout comme Le Gaboteur à Terre-Neuve-et-Labrador et Le Nord en Ontario.

En plus des mises à pied effectuées, Le Droit renonce aussi à sa publication papier en semaine. Patrick Duquette, président de la Coopérative de solidarité Le Droit, mentionne que cette décision aura un impact particulier sur les personnes âgées, déjà durement touchées par les mesures d’isolement social.


« On sait qu’il y a beaucoup de nos lecteurs papier qui sont des lecteurs âgés. Je suis certain qu’ils ne nous suivront pas tous sur nos plateformes électroniques. Ce sont un peu les grands sacrifiés de cette opération, mais ce n’est pas de gaité de cœur que nous le faisons, c’est une question de survie. »
Patrick Duquette, président de la Coopérative de solidarité Le Droit

Aux Territoires du Nord-Ouest, la situation est certes prise très au sérieux, mais n’est pas encore critique. Maxence Jaillet, le directeur général de Radio Taïga et du journal L’Aquilon, explique que des atouts importants de son organisation sont une salle de rédaction partagée entre le journal et la radio ainsi qu’une bonne situation financière avant le début de la crise.

«On a de bonnes assises au niveau des projections financières. Je pense que l’on va pouvoir se reposer un peu là-dessus le temps que ce flou se dissipe et que l’on y voie plus clairement. Au niveau du journal, nous restons confiants de pouvoir continuer de publier en version papier et de maintenir nos postes de journalistes.»

Une station de radio. 

Aide fédérale : un accueil mitigé

Les mesures annoncées par le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, afin de venir en aide aux médias durant cette crise sont accueillies tièdement par les intervenants du secteur.

Le ministre a annoncé la mise en place d’un conseil de consultation indépendant au sein de l’Agence du revenu du Canada. Il sera responsable d’identifier les organisations admissibles au crédit d’impôt fédéral sur la masse salariale des journalistes. Il s’agit d’une mesure déjà annoncée dans le budget fédéral 2019, qui a tout simplement été devancée.

Pour Bernard Richard, cette mesure n’est pas suffisante, puisqu’il faudrait selon lui une réelle augmentation de l’aide accordée aux médias communautaires. «On va perdre des joueurs, comme on en perd depuis quelques années. S’il n’y a pas d’augmentation de l’aide, si c’est seulement pour passer à travers les prochains mois, on va avoir les mêmes défis vers la fin de l’année financière. C’est bien, mais je ne sais pas si ça va être suffisant et surtout si ça va être suffisamment tôt pour éviter de devoir changer de manière dramatique la façon dont on dessert nos communautés et notre lectorat.»

Dans la même veine, le président de Médias d’Info Canada, Bob Cox, a été très virulent dans ses commentaires à la suite de l’annonce du gouvernement Trudeau. Selon lui, il n’y a rien de nouveau dans ce qui a été proposé par le gouvernement fédéral. Il s’agirait de promesses faites il y a plus d’un an. L’aide attendue en soutien à la presse n’aurait jamais été au rendez-vous.

Le ministre Guilbeault a aussi fait l’annonce d’une somme de 30 millions $ destinée à l’achat de publicités dans les médias canadiens dans le cadre d’une campagne publicitaire de sensibilisation à la COVID-19.

François Bergeron, de L’Express à Toronto, voit d’un bon œil l’achat de publicités par les différents paliers de gouvernement. «C’est donnant-donnant : ils mettent une annonce, ils paient pour l’annonce et nous, avec cet argent, on fait du journalisme local.»

Toutefois, des doutes persistent quant à savoir si le montant supplémentaire annoncé par Ottawa est suffisant devant l’ampleur de la crise. «On parle d’un budget de 30 millions, mais qui inclut bien entendu les stations de télévision, les radios privées, les radios communautaires, les journaux privés et les journaux communautaires», souligne François Côté de l’Alliance des radios communautaires du Canada.

Un rôle essentiel en temps de crise

Les médias communautaires francophones sont ainsi appelés à continuer à jouer un rôle critique en temps de crise : celui d’être une source d’information fiable et juste en français pour la population, tout en étant amputés d’une partie importante de leurs ressources.

«Je pense que les gens sont plus conscients que jamais du travail que l’on fait. On le voit en situation de crise, les gens ont besoin plus que jamais de sources d’information fiables et vérifiées, et c’est ce que nous faisons le mieux», conclut Patrick Duquette, président de la Coopérative de solidarité Le Droit.