La perte de plusieurs programmes en français dans la Faculté des arts de l’Université Laurentienne menace la pérennité des organismes culturels et des médias francophones du Nord de l’Ontario.
La perte de plusieurs programmes en français dans la Faculté des arts de l’Université Laurentienne menace la pérennité des organismes culturels et des médias francophones du Nord de l’Ontario.

Le «syndrome de la ville fantôme» guette la communauté francophone

Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur
LE VOYAGEUR (Ontario) – La perte de plusieurs programmes en français dans la Faculté des arts de l’Université Laurentienne menace la pérennité des organismes culturels et des médias francophones du Nord de l’Ontario. Les étudiants et les diplômés de la Laurentienne étaient une source de stagiaire et d’employés pour ceux-ci, mais aussi de participants et de spectateurs.

«La coupe à blanc des programmes s’inscrit à contrecourant de tous nos efforts au cours des dernières années pour offrir aux jeunes artistes et étudiants issus de ces programmes des opportunités et la possibilité de devenir des artistes, des penseurs, qui réfléchissent sur le monde dans lequel on vit par le biais du théâtre, ici, à Sudbury», explique la directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO), Marie-Pierre Proulx.

«La communauté francophone minoritaire du Nord fait face à moyen et à long terme au syndrome de la ville fantôme, prévient le directeur général des concerts La Nuit sur l’étang, Pierre-Paul Mongeon. Les symptômes sont : le manque de stagiaires dans le domaine culturel, le manque de techniciens et techniciennes francophones, le manque d’artistes francophones locaux, le manque de créateurs et de créatrices, le manque général de relève culturelle.»


La directrice artistique du TNO, Marie-Pierre Proulx.

Dans le cas de la Nuit sur l’étang, la fermeture du programme de Gestion et technique de scène au Collège Boréal lui cause déjà des problèmes de relève.

Les stagiaires dans les organismes francophones étaient souvent des finissants des programmes d’études françaises, de théâtre, de sciences politiques, d’histoire… Tous des programmes coupés par la Laurentienne.


« Ces jeunes esprits créateurs sont essentiels à la vitalité d’un organisme comme le TNO. Ils contribuent à le garder bien ancré au sein de sa communauté. »
Marie-Pierre Proulx, directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO)

Même la station régionale de Radio-Canada à Sudbury, CBON, anticipe des effets négatifs. Une partie de son équipe a toujours été et est présentement composée de diplômés de la Laurentienne. «On avait besoin de la Laurentienne pour recruter», dit la première cheffe des contenus du Nord, Isabelle Fleury.

Les stations hors Québec, incluant celle de Sudbury, sont souvent le point de départ des employés de Radio-Canada. Cependant, le réseau en entier a présentement des problèmes de recrutement. 


« Comme on est une porte d’entrée, souvent ce sont des étudiants. On vient de se priver de nombreux jeunes. »
Isabelle Fleury, première cheffe des contenus du Nord à Radio-Canada Sudbury

La conséquence à moyen terme est une perte de représentativité de la production. Sans employés et créateurs qui ont grandi dans le milieu, le contenu est à risque de moins représenter son public cible.

Exode annoncé

«Si notre communauté ne trouve pas de solution, les penseurs vont s’exiler et les jeunes vont suivre», croit Pierre-Paul Mongeon.

Le coordonnateur général de l’Alliance culturelle de l’Ontario (ACO), Denis Bertrand, entrevoit la même conséquence. «On sait que le Nord a déjà certaines difficultés à ramener les jeunes qui vont ailleurs», souligne-t-il.

Les programmes d’études dans le Nord leur permettent d’étudier près de chez eux et ils ont plus tendance à y rester après leurs études. C’était justement l’un des arguments pour la création de l’École de médecine du Nord de l’Ontario (ÉMNO).

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Même ceux qui quittent «deviennent en quelque sorte des ambassadeurs et des ambassadrices pour la région», renchérit Denis Bertrand.

Il croit que les coupes ont été faites selon un simple calcul mathématique, sans tenir compte des conséquences sociodémographiques sur la communauté francophone. «Souvent, ces impacts-là dépassent largement le nombre d’inscriptions.»

«Je ne suis pas certain qu’il reste une réputation à l’université», lance Denis Bertrand.

CBON aussi préfère recruter localement pour améliorer les chances de rétention des employés. «Si j’embauche un jeune qui vient de Montréal, je sais que tôt ou tard, normalement sous deux ou trois ans, il s’en va, explique Isabelle Fleury. Ceux qui restent, ce sont souvent ceux qui sont passés par la Laurentienne.»

Ces employés locaux apportent aussi une connaissance du milieu et des contacts qui permettent de raconter des histoires encore plus près des intérêts des auditeurs. «Ça contribue à la richesse de notre contenu en onde, parce que plus de monde d’ici se retrouve en onde», ajoute-t-elle.

Les professeurs avaient leur rôle 

Les étudiants ne sont pas la seule perte. Les professeurs participent aussi activement à la vie francophone du Grand Sudbury. Pour le TNO, la Nuit sur l’étang et d’autres, ce sont des consommateurs de produits culturels. Pour Prise de paroles, ce sont des auteurs. Pour le Carrefour francophone, ce sont des parents avec des enfants à faire garder…

Marie-Pierre Proulx indique que le TNO a perdu plusieurs partenaires. «France [Huot, qui s’occupe du développement de public] me faisait remarquer que, de tous les programmes avec lesquels elle a fait des collaborations pour des activités autour de nos spectacles dans les dernières années, il n’en reste plus un seul… C’est inconcevable!»

Du côté de Radio-Canada, c’est toute une expertise professionnelle locale qui sera perdue. Plus d’historiens, plus d’experte en politique, plus de spécialiste de l’économie des mines et des relations de travail qui peut expliquer en français des dossiers complexes.

«Je ne suis pas certain qu’il reste une réputation à l’université, lance Denis Bertrand. On voit très nettement un désengagement à la Laurentienne et ce qu’elle a pu représenter à une certaine époque.».

Le Voyageur a effectivement parlé à quelques étudiants qui, même si leur programme n’est pas coupé, songent à quitter l’institution.