La ferme Troistrèfles à Embrun vue des airs.
La ferme Troistrèfles à Embrun vue des airs.

Des travailleurs étrangers impatients de retrouver les champs

Gaëlle Kanyeba
Francopresse
FRANCOPRESSE – La gestion des conditions d’accueil des travailleurs temporaires en temps de pandémie a des conséquences importantes pour les agriculteurs. En Ontario, des producteurs laitiers et maraichers remettent en question la rigueur de certaines mesures sanitaires imposées par le fédéral ainsi que les couts qui y sont associés. Les travailleurs étrangers, quant à eux, ne demandent qu’à retourner au champ rapidement.

Une fois arrivés au pays, les travailleurs agricoles étrangers doivent d’abord respecter une période de confinement obligatoire de 14 jours avant d’accéder aux champs. Ce temps de chômage involontaire peut peser sur le moral, déplore José Raúl Cortes Prado, un travailleur agricole mexicain en quarantaine à la ferme Leisure Farms, à Sturgeon Falls, dans le Nord de l’Ontario.

«La quarantaine est longue, j’aimerais pouvoir travailler, car c’est plus intéressant et le temps passe plus vite […] J’aime le fait que chaque travailleur fasse le test de COVID avant d’embarquer dans l’avion. Une fois arrivé, je crois que le reste [les tests et la quarantaine] n’est pas nécessaire», lance-t-il.

José Raúl Cortes Prado laisse derrière lui le Mexique chaque année pour venir travailler dans le Nord de l’Ontario à la ferme Leisure Farms.

Le propriétaire de la ferme Leisure Farms, Mitch Deschatelets, emploie 19 travailleurs agricoles mexicains. Il s’interroge lui aussi sur la nécessité des mesures sanitaires :

«Une question que nous nous posons avec les autres agriculteurs, c’est que si [les travailleurs étrangers] ont voyagé ensemble et passé tous les tests ensemble, une fois arrivés sur la ferme, pourquoi ils ne peuvent pas travailler à l’extérieur?»

«En agriculture, on n’a pas de problèmes à les faire travailler en respectant la distanciation. […] Ils ont quitté leurs maisons et leurs familles, alors c’est long de rester enfermé pendant 14 jours. […] Ce n’est pas bien pour eux et ce n’est pas bien pour nous», ajoute Mitch Deschatelets.

Mitch Deschatelets est producteur maraicher et propriétaire de Leisure Farms à Sturgeon Falls.

Des couts élevés refilés aux employeurs

Les règles du fédéral obligent les travailleurs étrangers temporaires à respecter la période de quarantaine de deux semaines.

C’est toutefois l’employeur qui doit prendre en charge les couts de logement et d’épicerie de son employé, en plus de lui verser une rémunération obligatoire 30 heures par semaine. Des couts jugés exorbitants par le producteur laitier Éric Patenaude, qui emploie six ouvriers guatémaltèques à la ferme Gilette, à Embrun, dans l’Est ontarien.

À gauche Maynor Garcia et à droite Éric Patenaude. Dans la ferme Gilette à Embrun.

«La chambre me coute 2000 $ par personne. […] On aurait aimé avoir plus d’options pour nous organiser. Mais on n’a pas eu beaucoup de support financier», déplore-t-il.

Le Programme d’aide pour l’isolement obligatoire des travailleurs étrangers temporaires prévoit d’offrir aux employeurs une aide de 1500 $ par travailleur jusqu’au 15 juin 2021 afin de leur permettre de réduire les couts.  

Mitch Deschatelets juge cette somme insuffisante : «Moi, quand je fais mes calculs, ça me revient plus cher [que 1500 $]», insiste-t-il.

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Chaque année entre 50 000 et 60 000 travailleurs étrangers temporaires viennent travailler dans les secteurs de l’agriculture, de l’alimentation et de la transformation du poisson au Canada, ce qui représente plus de 60 % de tous les travailleurs étrangers entrant au Canada dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET).

La plupart des travailleurs étrangers dans le domaine agricole travaillent dans des fermes en Ontario (40 %), au Québec (32 %), en Colombie-Britannique (18 %) et Nouvelle-Écosse (2,6 %).

Source : https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/nouvelles/2021/03/strategie-de-communication-tet-mesures-frontalieres.html

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Un long périple 

Le processus d’embauche d’un travailleur étranger temporaire se fait en plusieurs étapes.

L’employeur doit d’abord soumettre une offre d’emploi, après quoi le travailleur doit faire une demande de permis de travail et se faire tester pour la COVID-19. Avant d’arriver au Canada, le travailleur doit recevoir un test négatif dans les 72 heures avant de monter dans l’avion. Une fois sur le territoire canadien, il doit passer un deuxième test de dépistage, puis un troisième test au 10e jour de la quarantaine obligatoire, avant de pouvoir commencer à travailler après le 14e jour en isolement.

Une longue procédure stressante, clame José Alfonso Alvarado Hernández, travailleur agricole mexicain à la ferme Leisure Farms.

«Mon plus gros problème quand je pense venir au Canada, c’est de laisser ma famille […] De plus, je n’aime pas beaucoup l’idée de remplir tous ces papiers qui sont requis pour faire partie du programme, car il y en a beaucoup et c’est stressant», confie-t-il.

José Alfonso Alvarado Hernández travaille à la ferme de Mithc Deschatelets depuis plusieurs années.

Bien qu’il affirme comprendre la nécessité de tous les tests obligatoires et saluer les efforts des gouvernements, il souhaiterait tout de même que ces derniers fassent preuve de plus de souplesse.

Éric Patenaude raconte que ses employés ont un contrat de travail d’un an avec une possibilité de vacances annuelles d’un mois. Sauf qu’en 2020 au moment de la première vague, les travailleurs partis rejoindre leurs familles au Guatemala, se sont retrouvés dans l’impossibilité de revenir au Canada.

«Certains étaient partis et les vols ont été annulés. On ne pouvait plus les ramener travailler. Ça nous a terriblement affectés [...] À cause de ça, ils sont partis en vacances deux mois ou deux mois et demi à la place. Ça nous a couté très cher, car on ne s’y attendait pas», raconte Éric Patenaude. En raison des risques de ne pas pouvoir revenir au Canada, certains de ses employés ont choisi de sacrifier leurs vacances.

«D’autres Guatémaltèques ne veulent plus profiter de leurs vacances par peur de ne plus revenir. Ils préfèrent honorer leurs contrats et gagner de l’argent», explique-t-il.

À la ferme familiale Troistrèfles à Embrun, Pierre Pasquier, producteur laitier et associé, embauche habituellement des stagiaires français pour une durée de six à huit mois. Cette année, il a dû revoir sa stratégie et embaucher un étudiant montréalais pour une durée de deux à trois mois.

«Avoir des Français ici, ça nous permettait d’avoir une saison plus complète, car ils viennent en avril et repartent en septembre ou octobre […] La COVID ne nous a pas permis de le faire cette année.»

Un engouement pour la consommation locale

En dépit des pertes d’argent et des défis logistiques, Éric Patenaude constate que ses ventes explosent depuis le début de la pandémie. Il s’estime très chanceux : «Au début, c’était dur, car on a dû jeter du lait. Mais une fois que la situation a été réglée, ç’a été positif.»

Pierre Pasquier abonde dans le même sens : «La COVID a été positive pour l’agriculture. Les gens ont réalisé que c’est bien de manger local et à la maison […] La consommation de lait local a remonté.»

Mitch Deschatlets constate le même engouement dans le Nord de l’Ontario et espère le voir continuer même après la pandémie : «Pour sortir le positif de tout ça, la consommation locale et les vieilles traditions ressortent et ajoutent de la valeur à nos produits […] Quand je rencontre les gens, ils me remercient d’être là. Et c’est très encourageant. C’est dans ça que je trouve la force de continuer.»

En outre, les travailleurs mexicains José Alfonso Alvarado Hernández et José Raúl Cortes Prado se disent contents d’être au Canada pour exercer leur métier.

Toutefois, José Raúl Cortes Prado espère que dans un avenir rapproché, le gouvernement fédéral permettra aux travailleurs étrangers temporaires de venir au Canada avec leurs familles afin de leur permettre de surmonter plus facilement cette période de pandémie.