Stéphane Youdom, francophone ayant résidé 8 ans en Alberta, raconte comment plusieurs pasteurs ont tenté de changer son orientation sexuelle.
Stéphane Youdom, francophone ayant résidé 8 ans en Alberta, raconte comment plusieurs pasteurs ont tenté de changer son orientation sexuelle.

Dans l’enfer des thérapies de conversion en Alberta

Geoffrey Gaye
Le Franco
LE FRANCO (Alberta) – Les jeûnes imposés pour faire sortir «le diable qui habitait en lui» l’ont mené par deux fois à l’hôpital. Présentement, le projet de loi C-6 visant à interdire les thérapies de conversion fait son chemin au Parlement du Canada. Stéphane Youdom, francophone ayant résidé 8 ans en Alberta, raconte comment plusieurs pasteurs ont tenté de changer son orientation sexuelle.

«Quand je me suis écroulé à l’hôpital, le pasteur m’a dit que c’était ma faute», explique Stéphane Youdom. À ce moment, cela faisait trois semaines que l’homme d’Église lui avait prescrit un régime alimentaire draconien : un verre de lait, un autre de jus d’orange, par jour.

La deuxième tentative n’est guère plus efficace. Après une semaine de jeûne et de prières, il perd à nouveau connaissance. Retour à l’hôpital. À cette époque, en 2009, Stéphane vivait en Allemagne, à Kaiserslautern, où il étudiait. Traversant des troubles identitaires, il s’était tourné vers l’Église. Depuis sa tendre enfance au Cameroun, Stéphane a toujours baigné dans l’univers religieux.

Prières à Paris

«Le démon était trop fort», explique le pasteur à Stéphane. L’homme d’Église lui demande de se tourner vers un centre spécialisé. Le cout est de 7800 euros. Stéphane, qui vit avec 380 euros par mois, décide d’organiser une collecte de fonds. Il est mis en contact avec un pasteur qui, à Paris, pourra l’aider dans cette démarche.

«Il m’invite chez lui pour une soirée de prières», se souvient-il, la voix serrée. Stéphane souhaite s’installer dans la cuisine, mais le pasteur insiste pour prier dans la chambre. Il parvient à refuser.

Au bout de quelques minutes de prières, Stéphane affirme que le pasteur lui caresse la jambe. Le visiteur lui demande virulemment d’arrêter. Le pasteur se confond alors en excuses. 

«Il me dit qu’il est homosexuel, qu’il n’est toujours pas guéri. Il a insinué que c’était ma faute», témoigne celui qui décide alors de quitter l’appartement et d’abandonner son projet de collecte de fonds.

Homophobie publique 

Stéphane Youdom est né au Cameroun à Douala, dans «un univers très codé par les traditions et la religion». Très jeune déjà, il s’intéresse aux poupées, aux jupes, aux talons hauts. Une attitude jugée anormale par beaucoup d’hommes de son entourage. Il raconte avoir souvent subi des punitions pour cela. Au Cameroun, l’homosexualité est interdite depuis 1972.

La rhétorique est souvent la même. «Dieu m’a créé et le démon veut me détruire». Une solution pour s’en sortir : «Me battre contre ce démon qui est en moi». Il s’accroche à cet espoir. «Je vaux la peine d’être sauvé».

Alors qu’il raconte son histoire, quelque chose lui vient à l’esprit. Son extrême malêtre qui l’a mené à sa première thérapie de conversion intervient quelques années après des évènements marquants dans son pays d’origine.

Le 25 décembre 2005, l’archevêque Simon-Victor Tonyé Bakot dénonce publiquement «l’homosexualité comme un complot contre la famille et le mariage». Quelques mots, puis quelques actes. Début 2006, trois journaux nationaux (La Météo, L’Anecdote et Nouvelle Afrique) publient une liste de personnes qui, selon eux, sont homosexuelles.

Au Cameroun, l’homosexualité est passible de cinq ans d’emprisonnement et 200 000 francs d’amende (environ 450 $ CAD). Les persécutions à leur encontre, allant de l’intimidation au meurtre, sont courantes depuis 2006. C’est dans ce contexte que Stéphane Youdom vivra sa deuxième thérapie de conversion.

En janvier 2010, toujours en Allemagne, il dévoile son orientation sexuelle à «une connaissance», tout en lui demandant de garder le secret. «Mais cette personne a eu peur et l’a dit à tout le monde». Sa famille l’appelle. «Je me retrouve donc au Cameroun pour subir une thérapie de conversion là-bas aussi».

Dans la maison de ses parents, un groupe de pasteurs l’accueille. Cette fois encore, jeûnes et prières dictent son quotidien. Sa famille décide de l’accompagner dans cette épreuve en suivant le même rythme.

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La guérison

«C’est un sentiment comme d’être lobotomisé», raconte-t-il. 


« Tout ce que je ressentais ou pensais était invalidé, car, pour eux, j’étais habité par un démon. »
Stéphane Youdom, victime de thérapies de conversion

Deux semaines après le début de cette thérapie, le pasteur lui annonce, droit dans les yeux : «Stéphane est guéri». 

«Je le regarde et je sens qu’il n’y a aucun changement en moi. Mais je sais que je ne suis pas en sécurité. Je ne suis plus maitre de ce que j’étais. Je connaissais le pouvoir de ce pasteur. Ma vie était menacée donc je joue le jeu et je retourne en Allemagne.»

À son retour, Stéphane sombre à nouveau dans une dépression. Il passe à l’acte une nouvelle fois, sa cinquième tentative de suicide depuis 2006. «Je me sentais mal dans ma peau, je n’avais plus envie de vivre». De l’hôpital, il est interné en psychiatrie. Une renaissance…

Stéphane raconte avoir croisé au Cameroun la mère d’un ami d’enfance qui avait lui aussi effectué une thérapie de conversion dans le pays. Selon elle, il s’est suicidé, car «le démon l’a emporté». Stéphane pense plutôt que ce sont les séquelles psychologiques de cette pratique qui ont causé son suicide.

Là-bas, il est accompagné par des professionnels de la santé. «Un accompagnement qui a du sens», dit-il aujourd’hui. Il rencontre d’autres patients qui ont aussi subi des thérapies de conversion. «Je comprends que mes expériences sont valides. Quelques semaines plus tard, je sors de mon état suicidaire».

L’espoir canadien 

En 2012, la famille de Stéphane quitte le Cameroun pour s’installer au Canada. Il les rejoint la même année avec beaucoup d’espoirs concernant ce pays qui a légalisé le mariage homosexuel en 2005. L’homosexualité est acceptée, mais l’homophobie existe encore bel et bien. Il témoigne s’être déjà fait agresser à Edmonton pour son style vestimentaire efféminé.

Concernant le projet de loi C-6 qui poursuit son chemin législatif au parlement, Stéphane est ferme sur ses positions.


« Il était temps. Parfois, on tient pour acquis le bon sens. Mais si une loi n’est pas votée, les choses peuvent changer en un court laps de temps.. »
Stéphane Youdom, victime de thérapies de conversion

Il en profite pour revenir sur les arguments des opposants à cette loi, prônant la liberté de religion. «La liberté de religion est une liberté individuelle, la thérapie de conversion n’est plus une question de liberté, c’est une question de manque de respect à l’humanité».

Le 14 mai 2020, lorsque la Ville de Calgary a proclamé l’interdiction des thérapies de conversion, Stéphane a pris la parole pour témoigner. Aujourd’hui, Stéphane vit à Montréal. Sereinement, il continue de vivre en tentant d’effacer les fantômes du passé.

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Un soutien pour les survivants

L’association Generous Space Ministries, située en Ontario, mène une recherche communautaire afin de créer un soutien complet pour les «survivants» des thérapies de conversion. Le 12 avril, Generous Space Ministries a lancé une série d’entretiens individuels, des groupes de discussion et une enquête en ligne pour recueillir des données.

Ces dernières seront analysées et utilisées pour concevoir un programme continu de soutien. Un réseau de praticiens thérapeutiques devrait notamment être créé et partagé avec la communauté. «De nombreuses personnes LGBTQ/2S n’ont jamais été identifiées ou reconnues qu’elles avaient subi des thérapies de conversion», explique Jordan Sullivan, coordonnateur du projet.

L’organisation recherche des informations dans trois domaines : ce qui a été utile pour se rétablir, les obstacles ou les défis rencontrés, et le type de ressources et de soutien nécessaires.

Vous pouvez contacter Generous Space Ministries à info@generousspace.ca

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