Vues aériennes de la rivière Petitcodiac en 1954 et en 1996
Vues aériennes de la rivière Petitcodiac en 1954 et en 1996

Rivière Petitcodiac : histoire d’une lutte à contrecourant

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE - La faune aquatique revit dans la rivière Petitcodiac à Moncton. La construction d’un pont-chaussée à la fin des années 60 a obstrué la rivière à marée et affecté la circulation des poissons. Francophones, anglophones et Autochtones se sont battus pendant plus de 50 ans pour que la rivière et les poissons circulent librement à nouveau sous un tout nouveau pont.

En septembre 1755, non loin de la ville actuelle de Moncton, au Nouveau-Brunswick, des troupes anglaises et de la Nouvelle-Angleterre mènent un raid sur les rives de la rivière Petitcodiac afin de détruire les établissements acadiens qui s’y trouvent et de capturer le plus grand nombre possible d’habitants dans le but de les déporter. La «bataille de Petitcodiac», telle qu’on l’a baptisée, a été remportée par les troupes canado-françaises, aidées de miliciens acadiens et autochtones.

Plus de deux siècles et demi plus tard, une autre «bataille de la Petitcodiac» a été gagnée : celle de redonner au cours d’eau son flux naturel, plus de 50 ans après la construction du pont-chaussée en 1968. Un nouveau pont remplaçant une partie de la chaussée est en voie d’être complété.

«C’est un sentiment d’accomplissement», souligne Michel Desjardins, un citoyen de la région qui a été longtemps engagé dans cette lutte.

«C’est une grande, grande équipe qui a participé à cet effort-là. Il y a des centaines, voire des milliers de personnes qui ont mis l’épaule à la roue pour arriver au résultat qu’on voit aujourd’hui», ajoute-t-il.

Depuis quelque temps, la rivière coule librement sous le nouveau pont de la rivière Petitcodiac.

Historique du pont-chaussée

En 1966, la construction d’un pont-chaussée, incluant quelques vannes, débutait entre Moncton et sa banlieue Riverview, obstruant largement la rivière Petitcodiac. Parmi les raisons évoquées à l’époque figuraient les problèmes d’inondation sur les terres agricoles en amont.

Dès la fin des travaux, en 1968, les inquiétudes et les problèmes surviennent alors que des milliers de poissons sont trouvés morts. La passe à poissons mal conçue installée à côté des vannes est montrée du doigt. Autre conséquence majeure que l’on constate : le rétrécissement de la rivière.

La Petitcodiac est une rivière à marée. Deux fois par jour, les fortes marées de la baie de Fundy font leur entrée dans la rivière et inversent le flux en créant une vague sur des dizaines de kilomètres, un phénomène qu’on appelle le «mascaret».

Comme la montée de la rivière est fortement obstruée en raison du pont-chaussée, des millions de mètres cubes de limon se sont accumulés sur les berges au fil des ans.

Il s’en est suivi une lutte de longue haleine pour tenter d’améliorer la situation et, en fin de compte, trouver une solution permanente afin de sauver la rivière et les populations de poisson.

Vue aérienne de la rivière Petitcodiac en 1954
Vue aérienne de la rivière Petitcodiac en 1996

«Ce n’était pas une lutte organisée. Les gens étaient mal organisés», se rappelle Michel Desjardins. Puis, en 1999, les militants mettent sur pied une nouvelle organisation : les Sentinelles Petitcodiac Riverkeeper (SPR).

Rapidement, le nouveau groupe constate que le pont-chaussée contrevient aux articles sur le passage du poisson de la Loi sur les pêches fédérale et met de l’avant la construction d’un pont partiel comme solution privilégiée.

Depuis le début, des membres des communautés francophone et anglophone collaborent dans cette cause. Avec la création des SPR, des Autochtones se sont joints à la lutte.

Ronald Babin, actuel président des Sentinelles et militant de la première heure dans la sauvegarde de la rivière, souligne que l’aspect légal a joué pour beaucoup dans le succès du groupe : «On n’a pas amené la question du passage du poisson devant les tribunaux, mais c’était la menace de le faire qui a gagné la cause d’une certaine façon.»

Comme la plupart des causes, tous n’étaient pas en faveur d’un changement au pont-chaussée. La résistance était la plus farouche du côté de Riverview, où plusieurs résidents souhaitaient préserver ce qu’on appelait le «lac Petitcodiac», soit un bassin d’eau plus large créé par la structure construite en 1968.

Pendant plusieurs années, un groupe d’opposants va lutter vivement contre toute tentative de restaurer le flux normal de la rivière.

Michel Desjardins, ancien président des Sentinelles Petitcodiac Riverkeeper et militant de longue date, sur les bords de la rivière : «Ce sont des centaines, voire des milliers de personnes qui ont mis l’épaule à la roue.»

Des rapports, des rapports

Durant la vingtaine d’années qui ont suivi la construction du pont-chaussée, de multiples examens, rapports et tentatives de mieux opérer les vannes ou d’améliorer le passage des poissons ont eu lieu, sans grands résultats. Finalement, face à la possibilité de poursuites judiciaires, le gouvernement fédéral a décidé de poser des gestes concrets.

En 2000, Ottawa mandate une nouvelle étude (on estime qu’il y en avait eu plus de 130 depuis la construction) plus importante qui, l’année suivante, conclut que la construction d’un pont partiel serait l’option idéale.

En 2003, les organismes Wild Canada Preservation et Earthwild International désignaient la Petitcodiac en tant que rivière la plus menacée du Canada.

L’année suivante, la lutte pour la Petitcodiac reçoit l’appui et la visite de Robert F. Kennedy fils, sentinelle de la rivière Hudson, dans l’État de New York. Il était venu plus discrètement une première fois en 1999.

L’étude effectuée dans les années 2000 et 2001 donne ensuite lieu à une véritable étude d’impact environnemental majeure préparée par le ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux du Nouveau-Brunswick.

En 2005, le gouvernement néobrunswickois va rejeter le statuquo et avancer plusieurs options de construction d’un pont partiel. Propriétaire du pont-chaussée, il va tout de même se faire tirer l’oreille encore plusieurs années avant de se faire convaincre.

Les vannes du pont-chaussée sur la rivière Petitcodiac seront complètement ensevelies pour aménager l’une des deux approches.

En 2010, la province décide d’ouvrir en permanence les vannes ; les effets sur la Petitcodiac se feront sentir assez rapidement. «On a pu voir après ça l’impact positif sur la rivière, avec son élargissement et son approfondissement. La récupération de la rivière était en train de se faire», mentionne Ronald Babin, le président des Sentinelles.

Finalement, en 2016, soit 48 ans après la construction du pont-chaussée, les gouvernements du Nouveau-Brunswick et du Canada annonçaient la construction d’un nouveau pont au cout de 61,6 millions $. Les travaux ont débuté en 2017 et seront terminés dans quelques mois.

Ronald Babin, président des Sentinelles et militant de la première heure dans la sauvegarde de la rivière

L’aboutissement de la lutte d’une vie

Depuis quelques semaines, la rivière coule déjà dans son nouveau chenal qui a été dévié vers le pont. Et le 11 mai dernier, un autre jalon symbolique a été franchi, soit la fermeture définitive des vannes ; celles-ci seront ensevelies afin d’aménager l’une des approches du pont.

La ministre des Transports et de l’Infrastructure du Nouveau-Brunswick, Jill Green, a activé elle-même la fermeture des vannes : «J’ai tenu à me rendre sur place pour l’occasion. Ce projet a été un succès parce que c’est un partenariat entre la province et les communautés de la région et que celles-ci ont collaboré à la planification. Riverview a fait des aménagements près de leur côté du pont. Tout est très positif pour tout le monde», se réjouit-elle.

La ministre des Transports et de l’Infrastructure du Nouveau-Brunswick, Jill Green, a tenu à activer elle-même la fermeture définitive des vannes de l’ancienne structure.

La rivière s’est déjà élargie grâce à l’ouverture permanente des vannes en 2010. On s’attend à ce que la nouvelle structure permette encore un certain agrandissement du lit, mais rien de majeur : «Entre 90 à 100 % de l’érosion qu’on prévoyait a déjà eu lieu», précise Mike Pauley, gestionnaire du projet du pont au ministère des Transports et de l’Infrastructure.

Quant à Ronald Babin, il se dit heureux de voir l’aboutissement et le succès d’une lutte de presque toute une vie sur ce qui a été décrit comme le plus grand projet de restauration de rivière en Amérique du Nord. «Je suis content d’avoir apporté une contribution avec beaucoup d’autres», dit-il avec humilité.

Le nouveau pont doit ouvrir à la circulation le 5 octobre 2021, ou peut-être avant, puisque les travaux sont en avance de quelques semaines.