Ce vaccin doit être conservé à une température de -70C.
Ce vaccin doit être conservé à une température de -70C.

Les défis uniques de la distribution du vaccin contre la COVID-19

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – Le Canada vient d’approuver le vaccin Pfizer/BioNTech contre la COVID-19. Selon le premier ministre Trudeau, 249 000 doses devraient être distribuées aussi tôt que la semaine prochaine. Or, ce vaccin doit être conservé à une température de -70 C°. En entrevue avec Francopresse, David Wishart, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de l’Alberta et directeur du Centre d’innovation métabolomique, explique les défis logistiques entourant la distribution du vaccin.

Francopresse : Quels sont les défis logistiques avec le vaccin de la compagnie Pfizer?

David Wishart : Le vaccin de Pfizer doit être conservé à -70 C°, à cette température on peut le garder pour plusieurs semaines ou plusieurs mois. Mais une fois qu’il est décongelé, il est seulement bon pour cinq jours – et naturellement il doit être injecté sous forme décongelée!

Donc le défi sera de l’expédier en le conservant à une température de -70 C°. Pfizer semble avoir un bon système en place pour ce faire. Le vaccin est manufacturé à Kalamazoo, au Michigan, donc ce n’est pas particulièrement difficile à distribuer au Canada [Radio-Canada a rapporté que les premières doses livrées au Canada proviendront de Belgique, NDLR]. Ils vont avoir des récipients avec de la glace sèche, qu’ils vont sceller expédier par avion, principalement.

Ces contenants vont permettre d’expédier les vaccins à la température requise, et ensuite ils seront entreposés dans ce qu’on appelle des congélateurs ultrafroids. Ce sont des congélateurs qui peuvent atteindre -80 C°, et plusieurs universités et entrepôts frigorifiques en possèdent.

Les universités canadiennes ont probablement une capacité d’entreposage pour des centaines de milliers, sinon des millions de doses de vaccin dans ces congélateurs à -80 C°. Mais je ne crois pas qu’ils vont être entreposés très longtemps. Ils vont être réexpédiés et utilisés presque immédiatement.

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David Wishart, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de l’Alberta et directeur du Centre d’innovation métabolomique, explique les défis logistiques entourant la distribution du vaccin.

Est-ce que vacciner la population des communautés isolées présente un défi logistique?

Il y aura certains problèmes. Je crois qu’il sera important qu’ils envoient le vaccin par voie aérienne si possible, ou par camion dans des conteneurs réfrigérés de façon approprié dans le cas des vaccins Pfizer et Moderna. Mais presque toutes les communautés au Canada sont accessibles par avion ou par hélicoptère.

Donc je ne crois pas que ce sera particulièrement difficile de vacciner les communautés isolées. C’est un peu plus d’efforts, mais en fin de compte le vaccin [Pfizer] est encore bon cinq jours après avoir été décongelé. Si vous avez une communauté de 100 personnes, vous pouvez vacciner tout le monde en une journée.

Les personnes dans les foyers de soins de longue durée et les travailleurs de la santé seront sans doute vaccinés en premier. Est-ce que ça simplifie la logistique de distribution des vaccins?

Oui, je soupçonne que les résidents des centres de soins de longue durée [seront vaccinés d’abord]. Il y a pas mal de certitude que les médecins et le personnel de première ligne le seront aussi. Mais différentes provinces emploient différentes stratégies. D’autres provinces priorisent d’autres groupes.

Mais oui, les résidents de centres de soins sont les plus susceptibles de se faire vacciner en premier parce qu’ils meurent [de la COVID-19] à un taux [largement] supérieur à celui du reste de la population. Et ensuite, les médecins et le personnel soignant parce qu’ils sont plus susceptibles d’être infectés sur leur lieu de travail et qu’ensuite ils doivent rester à la maison, ce qui entraine des pénuries de personnel.

Puisque la campagne commencera probablement par la vaccination de sous-populations très ciblées, est-ce que cela facilitera la distribution?

Je crois que oui. [Le gouvernement fédéral] planifie que les Canadiens seront vaccinés dans une période de six à huit mois, donc ça n’arrivera pas d’un seul coup.

Ça pourrait aller un peu plus rapidement, parce que ce ne sera pas que le vaccin de Pfizer [qui sera disponible], mais aussi ceux de Moderna, d’Astra-Zeneca et de Johnson & Johnson. Plusieurs de ceux-ci seront approuvés d’ici un mois ou deux. Donc il n’y aura pas nécessairement de pénurie de vaccins, mais les gens recevront différents types de vaccins.

Et c’est important que la campagne de vaccination soit rapide et généralisée si on veut éradiquer la COVID-19. Il va falloir réussir à vacciner une grande partie de la population mondiale dans de cours délais.

Je crois que le plus gros problème est qu’il y aura certainement des réservoirs de COVID-19 en Inde, dans certaines parties du Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne. Jusqu’à ce qu’on puisse administrer ce vaccin à ces communautés, la COVID-19 va persister.


« Si on vaccine seulement un fragment de la population, la COVID-19 va persister pendant plusieurs années. Idéalement, on voudrait voir un taux de vaccination de la population mondiale d’au moins 50 % si on veut éradiquer ce virus. »
David Wishart, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de l’Alberta

Donc les Canadiens ne seront pas à l’abri si on ne vaccine pas l’ensemble de la population mondiale? 

Ce sera sécuritaire pour les Canadiens de voyager, mais il faut garder à l’esprit qu’on ne sait pas combien de temps les effets du vaccin persistent. On pourrait devoir se faire vacciner chaque année, comme c’est le cas pour certains virus, comme la grippe.

Je pense que pour la COVID-19, le vaccin pourrait être efficace pendant quelques années. Il pourrait même avoir un effet permanent. Mais on ne sait pas.

Et si la COVID-19 persiste plus longtemps que quelques années, et que l’immunité des gens se dissipe, alors il va falloir recommencer ces campagnes de vaccination ; ou il faudra se faire vacciner à chaque fois qu’on voyage dans les pays où la COVID-19 persiste. C’est un enjeu de santé publique à grande échelle sur lequel on devra parvenir à une décision.

Quels sont les enjeux logistiques d’une campagne de vaccination de masse au Canada?

La vaccination de masse devrait être gérée de façon similaire aux campagnes de vaccination contre la grippe saisonnière. Donc les gens prendront des rendez-vous et se feront probablement vacciner dans des pharmacies ou des cliniques, probablement aussi à l’hôpital et au bureau de leur médecin familial.

N’importe quel pharmacien peut administrer un vaccin, et certainement la plupart des infirmières, et les médecins. Ça ne prend pas beaucoup de formation. Donc il n’y aura pas de pénurie de personnel pour administrer le vaccin. Il y a des milliers de personnes qui peuvent le faire.

Mais on devra toujours maintenir la distanciation sociale jusqu’à ce qu’une majorité des Canadiens soient vaccinés, donc ce sera sur rendez-vous, il n’y aura pas de files d’attente.

Typiquement, tout le monde devra obtenir deux doses ; pour le vaccin Pfizer, mais aussi pour celui de Moderna, et ça a l’air aussi d’être le cas pour le vaccin d’Astra-Zeneca.

Donc il devra y avoir des campagnes d’information publique pour rappeler qu’il faut avoir eu les deux doses pour être immunisés?

Oui, en effet. Je crois que ça va être un problème pour beaucoup de monde. En fait, au moins 5 % des gens et probablement plus n’iront pas chercher cette deuxième dose. On obtient tout de même une certaine immunité sans la deuxième dose, mais pas au même degré.

Est-ce que les moins de 60 ans vont recevoir le vaccin, même s’ils ne font pas face aux mêmes risques que leurs ainés?

Nous devons vacciner autant de personnes que possible à travers le monde. Si on veut éradiquer le virus, le seuil est typiquement de 50 %, mais si on n’atteint pas ce seuil, alors la COVID-19 va persister et ce sera un problème. Elle tue toujours des gens, même s’ils sont dans la cinquantaine, ou la soixantaine, et elle tue toujours des gens dans la vingtaine.

Donc [les moins de 60 ans] ne seront pas les premiers à se faire vacciner, mais oui, on voudrait que la plupart des Canadiens, incluant ceux en bas de 60 ans, se fassent vacciner d’ici au milieu de l’été prochain.

À noter que les propos ont été réorganisés pour des raisons de longueur et de cohérence.