Manifestation des Proud Boys à Raleigh, novembre 2020.
Manifestation des Proud Boys à Raleigh, novembre 2020.

Vote unanime de la Chambre pour dénoncer la violence d’extrême droite

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – La Chambre des communes a adopté à l’unanimité une résolution sommant le gouvernement de mettre fin à la «prolifération des groupes de haine et de suprématie blanche» et de désigner les Proud Boys comme une entité terroriste. La résolution, introduite la semaine dernière par le leadeur du NPD, Jagmeet Singh, n’est pas contraignante. Ce sera au gouvernement de choisir s’il veut ou non agir.

«La décision d’inscrire une organisation sur la liste des entités terroristes est basée sur les renseignements et les preuves recueillis par nos agences de sécurité nationale. La désignation d’entités terroristes n’est pas un exercice politique», rappelle cependant Mary-Liz Power, porte-parole du ministre de la Sécurité publique, Bill Blair.

En introduisant cette motion à la Chambre des communes, Jagmeet Singh voulait souligner «que les grandes menaces posées à la sécurité des Canadiens et Canadiennes, ce sont les organismes violents, domestiques, particulièrement les organismes d’extrême droite et de suprématie blanche», et que les services de sécurité canadiens devaient prendre ces menaces au sérieux.

En entrevue au réseau CTV, Bill Blair affirmait pourtant que le gouvernement était «très conscient de l’existence des extrémistes violents motivés par une idéologie, y compris des groupes comme les Proud Boys. Ce sont des groupes de suprématie blanche, d’antisémitisme, d’islamophobie, de misogynie. Ils sont tous haineux et ils sont tous dangereux. Nos responsables de la sécurité nationale sont très conscients de l’existence de ces individus.»

Pour Jagmeet Singh, il s’agit d’une question de ressources : les services de sécurité devraient mieux employer leurs ressources limitées pour cibler les véritables menaces à la sécurité des Canadiens, qui proviennent principalement des groupes haineux d’extrême droite et de suprématie blanche.

«L’attentat à Québec, les attentats à Toronto récemment, c’étaient des attentats par des gens radicalisés par l’extrême droite. Ils pensaient que les musulmans étaient une menace et ils ont attaqué des gens complètement innocents. […] Et on a vu d’autres exemples de groupes qui sont contre les femmes, qui ont radicalisé l’homme qui a attaqué plusieurs personnes à Toronto avec une camionnette», souligne Jagmeet Singh.

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Des groupes d’extrême droite, dont les Proud Boys, ont participé activement au sac du Capitole américain en janvier dernier – un incident qu’ils ont planifié ouvertement sur les réseaux sociaux, rappelle Jagmeet Singh.

Le racisme systémique à l’œuvre dans les questions de sécurité?

Des groupes d’extrême droite, dont les Proud Boys, ont participé activement au sac du Capitole américain en janvier dernier – un incident qu’ils ont planifié ouvertement sur les réseaux sociaux, rappelle Jagmeet Singh.

«Mais à cause du fait qu’ils étaient blancs, qu’ils étaient [Américains], les services de sécurité ont pensé “ce n’est pas une grande menace”, mais ils ont eu tort, c’était une erreur», et ça reflète le «racisme systémique» qui entoure les questions de sécurité, autant au Canada qu’aux États-Unis, plaide Jagmeet Singh.

Shannon Reid, professeure au Département de justice criminelle et de criminologie à l’Université de la Caroline du Nord à Charlotte, considère les Proud Boys comme un «gang de rue» et tire une conclusion similaire : «Les jeunes Blancs qui sont impliqués dans ce mouvement [d’extrême droite] ont toujours été sous-estimés comme adhérant à une sous-culture, qu’ils étaient des jeunes passant par une “phase”. Mais quand on parle de jeunes racisés qui font partie d’un gang, alors on se dit “oh, ce sont des criminels endurcis”!»

Shannon Reid, professeure au Département de justice criminelle et de criminologie à l’Université de la Caroline du Nord à Charlotte, croit qu’il serait préférable d’aborder les Proud Boys comme un gang de rue, non comme un groupe terroriste.

«Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de différences entre les gangs de rue et beaucoup de groupes d’extrême droite», s’accorde Barbara Perry, professeure de criminologie et directrice du Centre d’étude sur la haine, les préjugés et l’extrémisme à l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario (Ontario Tech).

«C’est intéressant que, quand ces groupes sont racisés, on les appelle des “gangs”, et quand ils sont arabes ou musulmans, on parle “d’organisations terroristes”. Mais on ne sait pas quoi faire avec les suprémacistes blancs. Ce n’est pas quelque chose qu’on reconnait», ajoute-t-elle.

Les Proud Boys, qu’est-ce que ça mange en hiver?

«Les Proud Boys se définissent comme une fraternité ou un club social de chauvinistes occidentaux, mais avec des éléments de misogynie. C’est très clair qu’ils sont pro hommes […] Mais je les considère comme un gang de rue d’extrême droite, un gang de rue qui aurait “ramassé” des pièces de l’idéologie d’extrême droite», explique Shannon Reid.

Au contraire d’autres groupes d’extrême droite, les sympathisants des Proud Boys sont exclusivement de jeunes hommes, ajoute la professeure.

Pour Barbara Perry, cette idée de «chauvinisme occidental» est un euphémisme pour la suprématie blanche, un trait idéologique auquel les Proud Boys ajoutent le patriarcat et la misogynie.

Barbara Perry, professeure de criminologie et directrice du Centre d’étude sur la haine, les préjugés et l’extrémisme à l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario, estime que la majorité de la violence commise par les Proud Boys n’est pas de la violence terroriste.

Samantha Kutner, chercheuse à l’Institut Khalifa-Ihler de lutte contre l’extrémisme, qualifie le groupe de «cryptofasciste», car il emploie des stratégies rhétoriques pour détourner l’attention de ses croyances d’extrême droite.

À ces éléments, on peut ajouter l’aspect du «stunt médiatique» puisque les Proud Boys ont été créés en 2016 par le cofondateur de Vice média, Gavin McInnes, rappelle Francis Dolan, doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal.

«Sa fondation s’inscrit dans une nouvelle tendance de l’extrême droite à miser sur l’organisation identitaire plutôt que sur le travail politique stricto sensu. Par la création de groupes de fraternité, ceux-ci cherchent à développer une camaraderie qui radicalise ses membres à un rythme effréné», croit Francis Dolan.

Louis Audet-Gosselin, directeur scientifique et stratégique au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), souligne également «[qu’] il y a peut-être une centaine de personnes au Canada qui sont membres de cette organisation ou qui gravitent autour de cette organisation, mais il y a un nombre plus élevé de gens dans les réseaux sociaux qui sont des sympathisants ou qui lisent leurs publications».

Le groupe n’a pas de présence réelle chez les francophones, ajoute Francis Dolan : «Même au Québec, les jeunes qui ont tenté de créer un groupe de Proud Boys étaient principalement des Montréalais anglophones.»

Francis Dolan, doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal, rappelle que les Proud Boys ne sont pas très actifs au Canada.

Une organisation terroriste?

Les Proud Boys, contrairement à d’autres groupes d’extrême droite, ont une très haute visibilité. «Quand tu appartiens à un gang de rue ou un groupe de Proud Boys, tu veux être vu, reconnu, tu veux être menaçant d’une certaine façon. Tu veux que quand tu marches dans la rue, les gens se disent “bordel, je connais ce mec”», pense Shannon Reid.

Et comme n’importe quel autre gang de rue, explique la professeure, les Proud Boys sont peu organisés : «Vous allez voir quelques membres aller à un certain nombre d’évènements, commettre des actes de violence, mais ils ne sont pas vraiment organisés. […] Des fois ils seront 30 ou 40, d’autres fois trois.»

Selon Barbara Perry, «la majorité de la violence commise par les Proud Boys n’est pas nécessairement de la violence terroriste. Lorsqu’on a conduit notre première étude, on a constaté que la majorité de leurs crimes étaient plutôt ordinaires : des infractions en matière de drogues, d’armes à feu, de la violence qui n’est pas associée à leur idéologie.»

«Ce sera difficile d’établir que les Proud Boys méritent leur place sur la liste des entités désignées comme terroristes, parce qu’à l’exception des évènements d’il y a quelques semaines [l’insurrection au Capitole] et de leur rôle dans l’organisation de [la manifestation violente à] Charlottesville, ils n’ont pas vraiment commis autant d’actes de violence» que d’autres groupes d’extrême droite, ajoute la directrice du Centre d’étude sur la haine, les préjugés et l’extrémisme.

De plus, le groupe n’est pas vraiment implanté au Canada, explique Francis Dolan. Le seul incident répertorié lié aux Proud Boys est un incident à Halifax en 2017, où cinq sympathisants du groupe, membres des Forces canadiennes, ont perturbé une manifestation autochtone.

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D’autres groupes d’extrême droite, comme The Base et Attomwaffen, sont plus clairement identifiables en tant qu’entités terroristes parce que leur idéologie était dès le départ fondé sur la violence et la guerre civile, évalue Barbara Perry.

«Contrairement à Blood & Honour, qui existe depuis plusieurs décennies, possède des chapitres internationalement et a été très actif dans les dernières décennies au Canada, les Proud Boys canadiens n’ont pas l’historique justifiant l’ajout» à la liste des entités terroriste, pense Francis Dolan.

«D’autres organisations d’extrême droite, notamment Atalante, à Québec, dont les agressions fascistes sont communes, auraient davantage une place dans cette liste», soutient le chercheur.

Quelles conséquences pour les Proud Boys?

«C’est la question à savoir si le traitement médiatique des groupes extrémistes accroit la visibilité de ces groupes. C’est une question qui est délicate et on doit être très prudent dans la façon dont on communique à propos des groupes extrémistes», avertit Louis Audet-Gosselin.

Louis Audet-Gosselin, directeur scientifique et stratégique au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, croit que les médias doivent être prudents dans leurs discussions à propos des groupes d’extrême droite, histoire de ne pas accroitre leur visibilité.

La résolution de la Chambre, selon Barbara Perry, possède une importante valeur symbolique et «envoie le message qu’on reconnait finalement la menace associée à l’extrême droite».

Mais cela pourrait aussi raviver les ardeurs du groupe en jouant sur leur sens de victimisation, croit-elle.

Samantha Kutner, qui a mené une vingtaine d’entrevues avec des membres des Proud Boys dans le cadre de ses recherches, estime que cela «pourrait alimenter leur sentiment d’être persécutés. Mais il pourrait y avoir un large segment d’adhérents qui voulaient juste voir jusqu’où ils pouvaient aller, et ce geste symbolique pourrait leur montrer que “si vous essayez ça à nouveau, il va y avoir des conséquences”. Donc ça peut dissuader certains et en mobiliser d’autres».

Samantha Kutner, chercheuse à l’Institut Khalifa-Ihler, a mené 17 entretiens semi-dirigés et plus d’une cinquantaine de conversations informelles avec des membres des Proud Boys dans le cadre de ses recherches.

Pour Louis Audet-Gosselin, l’influence de la résolution de la Chambre est difficile à évaluer : «Ce qui attire les gens vers des organisations extrémistes, ce n’est pas tant la violence pour la violence […] On n’a pas vu dans les recherches que les gens vont aller magasiner sur la liste des entités terroristes pour avoir une organisation vraiment extrême à laquelle adhérer. Ce n’est pas nécessairement comme ça que les recherches montrent que l’engagement se fait.»

Le directeur scientifique du CPRMV constate cependant que l’activité des Proud Boys au Canada a largement diminué sur les réseaux sociaux depuis que les discussions sur leur possible désignation comme entité terroriste ont pris de l’ampleur.