Le premier ministre Trudeau prend part au dialogue annuel des dirigeants Canada-Chine à Singapour, le 13 novembre 2018.
Le premier ministre Trudeau prend part au dialogue annuel des dirigeants Canada-Chine à Singapour, le 13 novembre 2018.

Relations sino-canadiennes : les droits de la personne otages des affaires

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – Affaire Meng Wanzhou, incarcération arbitraire de Michael Spavor et Michael Kovrig, génocide des Ouïgours dans la province du Xinjiang, répression du mouvement démocratique à Hong Kong : autant de sources de tensions entre le Canada et la Chine. Selon certains experts, Ottawa doit impérativement reconsidérer les relations sino-canadiennes.

Les relations entre la Chine et le Canada ont connu des jours meilleurs selon l’ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques. Il rappelle notamment que le Canada a reconnu la République populaire de Chine avant les États-Unis, soit en octobre 1970.

Pour Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques (HEP) de l’Université de Moncton, la Chine a changé de ton sur la scène internationale au cours des dernières années.

Depuis l’époque de Deng Xiaoping, la Chine avait comme politique de garder un profil bas à l’international. Mais depuis la crise financière de 2008, elle remet de plus en plus en question le modèle américain et a adopté une politique étrangère plus affirmative, souligne Roromme Chantal.

Guy Saint-Jacques souligne toutefois que malgré les tensions, «la Chine est très importante pour le Canada, pour plusieurs raisons. D’abord, c’est une des deux grandes puissances mondiales, et probablement qu’elle pourrait devenir, au cours des prochaines années, la première puissance mondiale.»

«C’est aussi un partenaire commercial important pour le Canada ; en fait, c’est notre deuxième marché d’exportation. L’an passé, je pense qu’on a exporté pour un peu plus de 26 milliards $, c’était un peu plus de 8 % de plus qu’en 2019», enchaine Guy Saint-Jacques.

«Au plan économique, je soulignerais que la Chine compte pour 1,3 milliard d’habitants. C’est énorme», ajoute Roromme Chantal. 


« La Chine est le leadeur de l’Asie, une région qui est en train de devenir le centre de gravité de la planète, avec une population considérable et une classe moyenne de plus en plus grande. »
Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton
Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.

Pour André Laliberté, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, l’importance de la Chine pour le Canada est «énorme», mais le Canada ne doit pas négliger ses autres partenaires commerciaux.

«Je m’inquiète, en ce moment, que le Canada semble prioriser l’amélioration de sa relation avec la Chine au détriment de ses relations avec les pays de l’Union européenne, mais aussi d’autres pays en Asie comme l’Inde et le Japon», met en garde André Laliberté, également titulaire de la Chaire de recherche en études taïwanaises.

«Un marché de dupes»

Pour Guy Saint-Jacques, «c’est clair que le marché chinois va rester un marché intéressant […] Mais quand on regarde ce qu’on exporte, c’est encore dominé par les matières premières et les produits agroalimentaires».

André Laliberté croit que dans la relation avec la Chine, le gouvernement canadien prend surtout en compte «les intérêts des grandes corporations, de milieux d’affaires qui sont très investis ou qui rêvent de pouvoir s’investir davantage en Chine, et donc il va éviter de froisser le gouvernement chinois par crainte de nuire aux intérêts commerciaux du Canada en Chine».

Un rêve qui relève plutôt du mirage selon le professeur de l’Université d’Ottawa. Malgré tous les efforts que le Canada a déployés pour entrer dans les bonnes grâces du régime chinois, les résultats ne sont pas au rendez-vous : «On a vraiment l’impression que c’est un marché de dupes», souligne André Laliberté.

Les dirigeants chinois, explique-t-il, contraignent l’accès des entreprises étrangères à leur marché «en imposant des conditions qui impliquent par exemple le transfert de technologie et ensuite des limites pour les acquisitions. C’est-à-dire que les firmes canadiennes doivent accepter que leurs contreparties chinoises détiennent la majorité des actions si elles veulent faire des affaires en Chine».

Pour Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine, «une compagnie va vouloir décider “jusqu’à quel point est-ce que je prends un risque ; est-ce que moi, dans mon domaine, je pourrais être victime de mesures de représailles de la Chine?”»

À cet égard, croit-il, les entreprises qui créent de l’emploi s’avèrent moins vulnérables puisque l’emploi est un problème pour le régime chinois.


« C’est clair aussi qu’il n’y a pas de réciprocité. C’est beaucoup plus facile pour une compagnie chinoise de faire des affaires au Canada que l’inverse, malgré le fait qu’on a un traité bilatéral sur l’investissement. Il n’y a pas de parité encore de ce côté-là. »
Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en République populaire de Chine

Mais il y a toujours des gens qui rêvent de l’amélioration des relations avec la Chine, ajoute André Laliberté. «Les milieux d’affaires doivent tabler sur le long terme, ils doivent se dire “il ne faut pas tout gâcher, il ne faut pas quitter la Chine précipitamment et repartir à zéro s’il y a une amélioration.”»

«Mais il y a un moment où les complicités renforcent le régime. À un moment donné, il faut prendre des décisions difficiles», juge le professeur de l’Université d’Ottawa.

Actuellement, André Laliberté évalue que le gouvernement de Justin Trudeau «est trop complaisant à l’égard de la Chine» qui a pourtant pris des mesures «inacceptables» contre les intérêts canadiens – incluant l’incarcération inique de deux citoyens canadiens.

André Laliberté, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en études taïwanaises.

Les droits de la personne à la traine

Le titulaire de la Chaire de recherche en études taïwanaises constate que dans ses relations avec la Chine, «le gouvernement canadien […] a gentiment évité les questions des droits de la personne. Parfois il prétend [les aborder], mais je veux dire, dans les rencontres entre les milieux dirigeants et les milieux d’affaires, on se moque de cette question».

Pourtant, ajoute André Laliberté, «ce qui se produit en Chine, dans le cadre des camps d’internement pour les Ouïgours au Xinjiang, c’est un génocide. Et je salue le courage du parlement de le souligner [par une motion de la Chambre des communes le 22 février dernier], et je suis choqué par l’attitude honteuse du premier ministre d’éviter de se prononcer sur cette question».

Guy Saint-Jacques souligne quant à lui que depuis le début de la crise diplomatique avec la Chine, il y a plus de deux ans, «on sait beaucoup mieux ce qui se passe en Chine. Je pense que c’est raisonnable de dire qu’un génocide est en train de se produire au Xinjiang. Et si on regarde la convention des Nations Unies sur le génocide, et la définition de génocide, et bien ce qui passe là, c’est un génocide».

«Ce que le gouvernement aurait dû faire depuis un bon bout de temps, c’est d’énoncer une nouvelle stratégie d’engagement avec la Chine, de dire clairement “la question du génocide au Xinjiang nous inquiète”» et de travailler avec nos partenaires à l’international pour enquêter et faire la lumière sur cette situation, croit Guy Saint-Jacques.

Dans le cas de la détention de Michael Kovrig et Michael Spavor, l’ancien ambassadeur du Canada en Chine croit qu’Ottawa ne comprenait peut-être pas la stratégie chinoise : «Je pense que la première année et demie, l’idée c’était “on va être gentils et puis le bon sens va prévaloir et ils vont libérer les deux Canadiens”, mais ce n’est pas comme ça que la Chine fonctionne. La Chine, de plus en plus, s’attend à une relation de vassal, donc [que le Canada] obéisse à ce qu’elle demande.»

Le professeur André Laliberté s’insurge pour sa part du silence d’Ottawa sur les droits de la personne en Chine :


« On n’a aucune difficulté à critiquer Israël pour sa violation des droits des Palestiniens, et c’est tout à fait légitime. Mais pourquoi pour la Chine est-on si timide? C’est quelque chose que je trouve absolument choquant. »
André Laliberté, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

Pour le politologue, l’attitude du Canada envers les droits de la personne en Chine évoque la politique d’apaisement des puissances européennes envers l’Allemagne nazie dans les années 1930.

Pourtant, André Laliberté souligne que «les droits de la personne, ce n’est pas juste une préoccupation des Canadiens, c’est une préoccupation des Chinois eux-mêmes! Il y a quand même beaucoup de juristes chinois qui sont emprisonnés parce qu’ils font la promotion des droits de la personne pour leurs concitoyens, et c’est ça qui est odieux. C’est de se faire dire qu’on ne se mêle pas de nos affaires quand ce qu’on demande, c’est que le gouvernement chinois respecte les traités internationaux qu’il a signés».

Le Canada ne peut pas faire cavalier seul

Pour l’ex-ambassadeur Guy Saint-Jacques, «le défi pour le Canada, ça va être — maintenant qu’on connait mieux le côté dur, autoritaire, agressif de la Chine — de penser à l’après-crise et à quel genre de relation on va vouloir avoir avec la Chine. Et de ce côté-là, je pense que les choses ne pourront pas revenir à la situation d’avant».

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en République populaire de Chine (2012-2016) et chercheur associé à l’Institut d’études internationales de Montréal de l’Université du Québec à Montréal.

Guy Saint Jacques concède que la Chine va demeurer un partenaire important pour le Canada, mais «il va falloir avoir une stratégie d’engagement qui va être plus ciblée, plus réduite. Parce qu’à mon avis, on ne pourra pas avoir autant d’échanges et de coopération qu’on en avait avant la crise».

L’engagement avec la Chine devrait se réduire à des domaines où les deux pays ont des intérêts communs, comme dans les cas des changements climatiques et de la prévention des pandémies, estime l’ex-ambassadeur.

Guy Saint-Jacques ajoute qu’il n’est plus question pour le Canada de faire cavalier seul dans ses relations avec la Chine : tant pour les questions d’accès au marché chinois que d’enjeux politiques et de droits de la personne, il faudrait faire front commun avec nos partenaires internationaux.

Une opinion que partage Roromme Chantal, de l’Université de Moncton :


« Il faut une stratégie d’ensemble qui implique non seulement le Canada, qui est une puissance moyenne […], mais aussi des pays alliés qui défendent la démocratie et les valeurs libérales. À ce moment, le Canada pourrait faire valoir sa position avec beaucoup plus d’efficacité. »
Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton

À cet égard, l’arrivée au pouvoir de Joe Biden aux États-Unis est de bon augure, selon André Laliberté, en raison des visions communes avec le Canada sur les questions de changement climatiques et de respect des droits de la personne.

D’ailleurs, le 22 mars dernier, le Canada s’est joint à l’Union européenne, au Royaume-Uni et aux États-Unis pour imposer des sanctions contre certaines entreprises et fonctionnaires chinois impliqués dans le génocide ouïgour.

De son côté, Guy Saint-Jacques voit d’un bon œil la proposition de Joe Biden d’une alliance des démocraties pour faire pression sur la Chine : «Il y a une opportunité avec cette alliance des démocraties d’élaborer des positions communes si jamais la Chine a recourt à des comportements de voyou comme ça, avec des prises d’otages, pour que des sanctions ou des mesures soient appliquées par tous les pays qui travailleraient à cette alliance.»