Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs, convie la population aux urnes le 14 septembre 2020.
Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs, convie la population aux urnes le 14 septembre 2020.

Pour le meilleur ou pour le pire, les gens du Nouveau-Brunswick aux urnes!

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – On sentait le scénario d'élections se concrétiser de jour en jour la semaine dernière, alors que se déroulait une rencontre «de la dernière chance» entre tous les chefs de partis représentés à l'Assemblée législative du Nouveau-Brunswick. Les tractations portaient sur la proposition du premier ministre Blaine Higgs d'en arriver à une entente qui éviterait des élections jusqu'en 2022.

Après des premiers jours d’échanges courtois et même enthousiastes par moment, on a ensuite senti un dérapage. Des députés libéraux ont commencé à exprimer ouvertement leur malaise de donner carte blanche à un gouvernement minoritaire et de discuter d'une alliance, en quelque sorte, avec un parti qui fait la promotion d'une réduction du bilinguisme officiel et des droits linguistiques des francophones, soit l'Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, grâce à qui les conservateurs ont pu gouverner depuis deux ans.

Ça sentait un peu la révolte du caucus. Puis, vendredi, c'était la rupture : les libéraux claquaient la porte.

C'est donc sans grande surprise que l'on a vu le premier ministre Blaine Higgs effectuer la visite protocolaire et obligatoire chez la lieutenante-gouverneure, Brenda Murphy, lundi après-midi.

Une élection pas comme les autres

«Ce sera une élection comme aucune autre n’a eu lieu en Amérique du Nord dans le passé», a déclaré le premier ministre en annonçant, à la sortie de sa rencontre, la tenue du scrutin le 14 septembre.

Blaine Higgs faisait référence à une campagne qui se déroulerait dans le contexte de la COVID-19. Cela voudra dire, entre autres, pas de porte-à-porte, pas de ralliement, pas de grandes rencontres ni bain de foule.

«C'est ma responsabilité. C'est entièrement ma décision. C'est moi qui ai pris la décision finale», a assuré le premier ministre Higgs, tout en prenant soin d'ajouter immédiatement que c'était le retrait des libéraux des discussions qui avaient mené à celle-ci.

La question de la pandémie a pris beaucoup de place dans la journée en raison d'une certaine confusion sur l'éventualité d'une forte deuxième vague ou d'éclosions majeures pendant la campagne. Pressé de questions à ce sujet, Blaine Higgs n'a pas écarté la possibilité de suspendre les élections dans le pire des cas. Il y a deux semaines, la directrice des élections, Kim Poffenroth, avait pourtant informé un comité législatif qu'une fois la campagne entamée, il serait impossible de l'annuler, même pour une question de pandémie.

Les partis d'opposition sont outrés

«Les gens du Nouveau-Brunswick vont vivre une élection qu'ils ne veulent pas et dont ils n'ont pas besoin,» a soutenu Kevin Vickers, chef du Parti libéral qui constitue l'opposition officielle. «Le premier ministre a choisi l'opportunisme politique au détriment de la santé et de la sécurité de nos citoyens. Sous Blaine Higgs, il n'y a qu'une voie : la sienne.»

Les deux tiers partis, soit l'Alliance de gens du Nouveau-Brunswick et le Parti vert, pourtant toujours favorable à discuter d'une entente possible avec les conservateurs, ont eux aussi dénoncé la tenue d'élections.

«Il est très inquiétant que le premier ministre ait déclenché une élection pendant une pandémie», a avancé David Coon, chef des verts, «alors que les gens sont si préoccupés pour leur santé, la santé de leurs enfants, de leurs parents et de leurs ainés. C'est une élection dont nous n'avons pas besoin.»

Kris Austin, chef de l'Alliance des gens, a vanté pour sa part les vertus d'un gouvernement minoritaire. «Nous avons pu voir des changements valables dans la province». Sa formation mise gros lors de cette élection, car l'élection d'un gouvernement majoritaire lui ferait perdre toute influence qu'elle sur le gouvernement depuis deux ans.

La campagne sera de 28 jours, soit la durée minimum prévue par la loi électorale.

À la dissolution de l'Assemblée législative, conservateurs et libéraux détenaient chacun 20 sièges. Le Parti vert et l'Alliance des gens en ont trois chacun, soit le nombre qu'ils ont fait élire en 2018. Il y a un indépendant et deux circonscriptions vacantes, pour un total de 49 députés. La marge de manœuvre pour les deux principaux partis de faire des gains est mince.

Selon la politologue Stéphanie Chouinard, tout le pays s’intéressera à la gestion d’une élection en temps de pandémie.

Les scénarios possibles… ou impossibles

«Higgs a décidé de jouer le tout pour le tout. On verra. Ça peut aller dans différentes directions», souligne le politologue de l'Université de Moncton, Roger Ouellette. Il ne croit pas cependant que la question de la pandémie sera un enjeu majeur. «Ce ne sera pas une élection comme une autre, comme on a une rentrée scolaire et universitaire qui ne sera pas comme les autres. On apprend à vivre en pandémie puis on sera les pionniers au Canada avec des élections en pandémie.»

Le Nouveau-Brunswick sera en effet la première province ou territoire à tenir une élection depuis l'apparition de la COVID-19. C'est pourquoi Stéphanie Chouinard, politologue au Collège militaire royal du Canada, pense que le reste du Canada portera attention, pour une rare fois à une élection au Nouveau-Brunswick. «C'est certain que les yeux seront tournés vers Fredericton. On va vouloir tenter d'apprendre des mesures qui sont prises compte tenu de la pandémie, voir comment les élections seront organisées. C'est certain que ça va intéresser le reste du pays.  Qu'est-ce qu'on peut apprendre de l'expérience néobrunswickoise? Comment on peut faire campagne d'une façon efficace et sécuritaire.»

Les deux dernières élections de 2010 et de 2014 se sont traduites par une grande division linguistique, les conservateurs ne réussissant à élire chaque fois qu'un seul député dans une circonscription à majorité francophone. Une situation loin d'être idéale, conçoit le président de la Société de l'Acadie du Nouveau-Brunswick, Alexandre Doucet. «On a vu un premier ministre qui n'avait pas de porte-parole francophone. Il y a eu un manque de respect envers les francophones. Depuis l'élection de Higgs, on a eu une difficulté à avancer. On a même régressé au niveau des droits linguistiques. L'ensemble des chefs doivent s'engager envers les droits des francophones.»

La plupart des observateurs ne s'attendent pas toutefois à de grands changements de ce côté. Et l'époque où les deux principaux partis se partageaient l'électorat francophone semble bien lointaine.