Steven Guilbeault
Steven Guilbeault

Médias communautaires : le temps presse

Guillaume Deschênes-Thériault
Guillaume Deschênes-Thériault
Francopresse
FRANCOPRESSE – Avant même le début de la crise de la COVID-19, plusieurs médias communautaires du pays éprouvaient des difficultés à joindre les deux bouts. Depuis la mi-mars, le gouvernement enchaîne les annonces pour venir en aide aux entreprises et aux organismes sans but lucratif auxquelles les médias peuvent faire appel. Certains se demandent cependant si l’aide fédérale arrivera à temps.

Deuxième article sur les difficultés financières liées à la crise du coronavirus dans les médias communautaires.

Le 1er avril, le gouvernement fédéral a annoncé les détails de la Subvention salariale d’urgence du Canada, qui vise à aider les entreprises, dont les organisations médiatiques, à maintenir leurs employés en poste durant le temps de la crise.

Cette subvention salariale de 75 % est rétroactive au 15 mars 2020 pour la première tranche de 58 700 $ de salaire normalement versé à un employé, ce qui équivaut à un montant maximal de 847 $ par semaine pour chaque salarié.

Le programme sera en vigueur pour une durée de trois mois, soit du 15 mars au 6 juin 2020. Pour avoir accès à la subvention, les employeurs devront démontrer une baisse d’au moins 30 % de leurs revenus bruts par rapport au même mois en 2019.

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Le ministre Guilbeault se veut rassurant

Des questions subsistent quant aux détails de ce programme, notamment en ce qui concerne l’admissibilité des organismes sans but lucratif (OSBL) qui reçoivent une partie de leur financement du gouvernement. À ce sujet, le ministre du Patrimoine canadien Steven Guilbeault se veut rassurant et confirme que les organisations dont le financement est composé de moins de 70 % de fonds publics sont admissibles.

«Nous avons travaillé très fort pour nous assurer que les OSBL soient admissibles à cette subvention-là, et c’est le cas. Il y a quand même certains critères, mais les OSBL sont éligibles à la subvention, et cela inclut les médias, petits, moyens et grands. Ce n’est pas parce que vous recevez de l’argent du gouvernement fédéral ou d’un autre palier du gouvernement que vous n’êtes pas éligibles, mais on a mis la barre à 70 %. Si vous recevez plus de 70 % de votre financement du gouvernement, nous estimons que vous n’avez pas besoin de la subvention.»

Les employés ramenés à temps plein

En mars, le journal l’Acadie Nouvelle au Nouveau-Brunswick a réduit de 20 % les heures de travail de ses employés. Grâce à la nouvelle Subvention salariale d’urgence, l’éditeur-directeur général du quotidien, Francis Sonier, confirme que l’ensemble des employés seront ramenés à temps plein.

Pour d’autres médias, ce programme permettra la réembauche de travailleurs mis à pied depuis le début de la crise en plus d’éviter des pertes d’emplois additionnelles.

D’ici quatre à six semaines, les organisations devraient être en mesure de soumettre une demande pour ce programme à partir de leur compte d’entreprise en ligne auprès de l’Agence du revenu du Canada. L’employeur recevra directement l’argent du gouvernement et continuera ainsi à payer lui-même ses employés. D’autres détails suivront au cours des prochaines semaines pour préciser la marche à suivre.

Inquiétudes quant aux délais

Une inquiétude qui persiste est la vitesse à laquelle l’argent va être déployé. Plusieurs médias communautaires francophones ont un besoin urgent de liquidités pour couvrir les salaires et leurs autres activités régulières.

«Le défi que l’on aperçoit un peu partout c’est que les paiements, donc le versement de l’argent, sera dans 3 à 6 semaines, peut-être un peu plus. Dans certains cas, ça inquiète. Pour certains médias, le besoin est vraiment immédiat, un mois c’est long», mentionne Francis Sonier.

Le ministre Guilbeault reconnaît l’urgence des besoins, mais rappelle que le gouvernement a fait en deux semaines l’équivalent d’environ six à huit mois de travail.

«C’est possible qu’il y ait des mesures qui prennent quelques semaines à mettre en place, parce que l’on crée de nouveaux programmes de toutes pièces. Évidemment, ça ne peut pas se faire en l’espace de quelques jours, mais on comprend qu’il y a des besoins urgents et c’est pourquoi il y a déjà des mesures qui sont disponibles pour les organisations médiatiques.»

En attendant, le ministre rappelle que «pour les entreprises et les organisations qui sont en difficultés financières importantes, il y a un prêt sans intérêt de 40 000 $ auquel elles ont droit.»

L’éditeur-directeur général de l'Acadie Nouvelle, Francis Sonier. 

Compte d’urgence pour entreprises canadiennes

En effet, par l’intermédiaire du nouveau Compte d’urgence pour les entreprises, les organismes médiatiques communautaires auront accès à un prêt sans intérêt pouvant atteindre 40 000 $ afin de les aider à payer leurs coûts d’exploitation. Le programme sera mis en œuvre par des institutions financières en collaboration avec Exportation et développement Canada (EDC).

Pour être admissible à ce programme, une organisation doit avoir versé entre 50 000 $ et 1 million de dollars en masse salariale totale en 2019. Si le remboursement du prêt est complété au plus tard le 31 décembre 2022, 25 % du solde du prêt sera radié, soit un maximum de 10 000 $.

Le programme sera mis en œuvre d’ici le 17 avril. Le gouvernement invite les organismes à prendre contact avec leur institution financière actuelle pour obtenir plus d’information.

Les mesures d’aide aux médias annoncées le 25 mars

Ces mesures d’aide aux entreprises s’ajoutent ainsi aux trois mesures annoncées le 25 mars dernier pour les médias. Le gouvernement fédéral avait alors annoncé la création d’un conseil de consultation indépendant au sein de l’Agence du revenu du Canada, responsable d’identifier les organisations admissibles au crédit d’impôt fédéral sur la masse salariale des journalistes. Cette mesure, déjà annoncée dans le budget fédéral 2019, a tout simplement été devancée et ne répond pas à un besoin immédiat de liquidités.

De plus, le ministre Guilbeault avait aussi fait l’annonce d’un processus simplifié pour la soumission et le traitement des demandes dans le cadre du Fonds du livre du Canada et du Fonds du Canada pour les périodiques. L’objectif est que les bénéficiaires aient accès à une aide financière dans des délais réduits.

Enfin, le gouvernement Trudeau s’était aussi engagé à investir une somme de 30 millions $ dans l’achat de publicités dans les médias canadiens dans le cadre d’une campagne publicitaire de sensibilisation à la COVID-19. Le président de l’APF, Francis Sonier, soutient que 5 % de cette somme devrait servir à l’achat de publicités dans les médias francophones en situation minoritaire pour refléter le poids démographique des communautés francophones au pays.

En réaction à cette demande, le ministre Guilbeault ne s’engage pas quant à une directive précise sur l’achat de publicités auprès des médias communautaires francophones, mais précise toutefois que l’objectif de cette campagne, qui relève de l’Agence de la santé publique du Canada, est de rejoindre l’ensemble de la population canadienne et que les petits médias ne seront pas oubliés.


« La façon dont ça fonctionne, ce n’est pas le gouvernement fédéral lui-même qui achète les publicités, mais nous passons par des agences de placement publicitaires. Ce que nous avons fait, c’est que nous avons demandé qu’il y ait des placements dans l’ensemble des médias, petits, moyens et grands à travers le pays, que ce ne soit pas seulement pour les grands médias, mais qu’il y en ait pour tout le monde. »
Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine canadien

L’après-crise

Les impacts économiques de la COVID-19 se feront ressentir même après la fin de la crise. Les entreprises qui subissent d’importantes pertes financières actuellement n’auront pas nécessairement les moyens d’investir en publicité dans les mois qui suivront la fin de la pandémie. M. Sonier espère que les mesures mises en place par le gouvernement fédéral s’inscriront dans la durée.


« Il y a un problème de publicités, le gouvernement peut le régler. J’espère qu’il le réglera, non seulement pendant la crise, mais aussi pour les mois et les années suivant la crise. […] J’espère que la crise servira aussi à modifier les habitudes au niveau des gouvernements, par exemple pour l’achat de leurs publicités dans les différentes plateformes, dont les médias traditionnels. »
Francis Sonier, éditeur-directeur général de l'Acadie Nouvelle

De son côté, le ministre Guilbeault s’engage à ce que le gouvernement fédéral soit là pour le secteur des médias pendant la période de l’après-crise. «On a annoncé des mesures pour la crise et on sera là pour les médias après la crise. On ne va pas laisser tomber le secteur. Pour nous, la presse est nécessaire à une démocratie en santé.»