La scène politique du Nouveau-Brunswick est plongée dans un clivage linguistique profond depuis les élections de 2014 et il semble peu probable que le scrutin qui aura lieu le 14 septembre change quoi que ce soit dans la seule province officiellement bilingue du pays.
La scène politique du Nouveau-Brunswick est plongée dans un clivage linguistique profond depuis les élections de 2014 et il semble peu probable que le scrutin qui aura lieu le 14 septembre change quoi que ce soit dans la seule province officiellement bilingue du pays.

Le clivage linguistique se creuse dans la seule province officiellement bilingue

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – La scène politique du Nouveau-Brunswick est plongée dans un clivage linguistique profond depuis les élections de 2014 et il semble peu probable que le scrutin qui aura lieu le 14 septembre change quoi que ce soit dans la seule province officiellement bilingue du pays.

Cette fracture est apparue lorsque le gouvernement progressiste-conservateur de David Alward a sollicité un second mandat en 2014. Le premier ministre anglophone, qui était devenu assez à l’aise en français pour répondre aux questions des journalistes, faisait face à un nouveau venu au Parti libéral (PL) : Brian Gallant, jeune homme, début trentaine, né d’une mère néerlandaise anglophone et d’un père acadien.

Brian Gallant en 2017, alors premier ministre du Nouveau-Brunswick.

Arrivé au pouvoir en 2010 en faisant élire sept députés francophones et en remportant neuf des 19 circonscriptions à majorité francophone, David Alward s’est retrouvé au lendemain du scrutin de 2014 avec une seule députée francophone parmi les 21 élus de son parti.

Pourtant, aux yeux des observateurs, le gouvernement Alward avait été plutôt favorable aux revendications acadiennes, ayant par exemple mené à bien, en 2013, une révision de la deuxième mouture (la première avait été adoptée en 1969 par le gouvernement libéral de Louis J. Robichaud) de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, adoptée une dizaine d’années plus tôt par un autre gouvernement progressiste-conservateur.

David Alward en 2012, alors premier ministre du Nouveau-Brunswick, parlant aux médias devant l'édifice de l'Assemblée législative.

Blaine Higgs, premier chef unilingue

Mais c’était un anglophone moyennement bilingue qui faisait face au très bilingue Brian Gallant. «Ça semble expliquer beaucoup», souligne Michel Doucet, professeur de droit à la retraite et expert en droits linguistiques.


« Lorsqu’ils voient un chef avec un nom acadien, les Acadiens se sentent probablement plus interpelés, plus près de cette personne-là que vis-à-vis un chef anglophone. »
Michel Doucet, expert en droits linguistiques

Quatre ans plus tard, en 2018, les libéraux de Brian Gallant affrontent le nouveau chef du Parti progressiste-conservateur (PPC) ; Blaine Higgs, ministre des Finances dans le gouvernement Alward, est unilingue anglophone, une première pour un chef des deux principaux partis qui s’échangent le pouvoir depuis 30 ans dans la province.

De plus, Blaine Higgs était membre du défunt Parti Confederation of Regions (COR), voué à l’élimination du bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick, et avait même tenté d’en devenir le chef. C’était à la fin des années 1980 ; le nouveau chef du PPC affirme avoir depuis changé ses points de vue sur le bilinguisme.

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs, en 2019.

Mais l’image était forte et l’électorat acadien ne lui a pas fait confiance : pour une deuxième élection consécutive, un seul député francophone a été élu chez les progressistes-conservateurs.

Ce député, Robert Gauvin, l’a remporté dans Lamèque-Shippagan-Miscou, l’une des deux circonscriptions les plus francophones de la province. Les électeurs y ont néanmoins régulièrement voté progressiste-conservateur, notamment pour son père, Jean Gauvin, qui l’a représentée dans les années 1980 et 1990.

Novice en politique et comédien de carrière, Robert Gauvin, nommé au Cabinet ainsi qu’au poste de vice-premier ministre, avait la lourde tâche d’être le seul représentant de toute une communauté au sein du gouvernement.

Plus tôt cette année, il a quitté le parti pour siéger comme indépendant et il se représente désormais aux élections sous la bannière libérale.

Le premier ministre Blaine Higgs se présente donc devant l’électorat sans aucun député acadien, comme il l’avait fait il y a deux ans, la seule députée francophone de l’époque ayant quitté la politique.

Un bilan historique favorable aux Acadiens

Pourtant, le Parti progressiste-conservateur a souvent réussi dans le passé à faire des percées chez les francophones. Et on leur accorde habituellement la meilleure note pour ce qui est des gains effectués par la communauté acadienne depuis l’ère du libéral Louis J. Robichaud — dans les années 1960 —, le premier Acadien élu premier ministre au Nouveau-Brunswick.

«Historiquement, en matière de droits linguistiques, c’est toujours ou très majoritairement les progressistes-conservateurs qui ont fait des actions concrètes», estime Alexandre Doucet, président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB).


« Quand tu regardes les libéraux, le plus souvent, leur caucus est composé majoritairement de francophones, mais dans des actions concrètes, ils tiennent pour acquis le vote des francophones. »
Alexandre Doucet, président de la SANB
 Le président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick souligne que les Acadiens ont souvent fait davantage de gains avec les gouvernements conservateurs que libéraux.

Le succès de Richard Hatfield auprès des Acadiens 

C’est l’unilingue anglophone Richard Hatfield qui a véritablement réussi à percer le mur linguistique pour le PPC.

En 1970, Hatfield affrontait Louis J. Robichaud, qui venait de passer dix années parfois difficiles au pouvoir et n’avait aucun député francophone dans son caucus.

Hatfield met alors fin au règne Robichaud en faisant élire trois députés francophones, dont Jean-Maurice Simard, qu’il nomme ministre des Finances. Deux autres députés seront élus au cours du mandat dans des châteaux forts libéraux. Jean-Maurice Simard sera le lieutenant-francophone de Hatfield pendant ses 17 années de règne et sera au cœur du succès politique du parti chez les Acadiens.

Lors des élections de 1974 et 1978, l’avance des progressistes-conservateurs dans l’électorat acadien est modeste avec respectivement cinq et quatre députés francophones.

C’est en 1982 que s’effectue la véritable percée : après avoir — souvent à l’encontre de certains éléments de son parti — éliminé les écoles bilingues, instauré la dualité au ministère de l’Éducation, créé les conseils scolaires francophones, adopté une loi reconnaissant l’égalité des communautés francophones et anglophones et fait enchâsser les principes de bilinguisme de la province dans la nouvelle Constitution canadienne, Richard Hatfield récolte les fruits de ses accomplissements et fait élire dix députés acadiens et francophones, soit un de plus que les libéraux. Du jamais vu.

Cinq ans plus tard, les progressistes-conservateurs se font toutefois balayer de la carte par le nouveau chef libéral Frank McKenna. Il faudra attendre 12 ans et une longue reconstruction pour qu’un jeune chef parfaitement bilingue, Bernard Lord, parvienne à ramener le parti au pouvoir en faisant le plein de députés francophones. Un nombre record de 14 députés progressistes-conservateurs acadiens sont élus, soit le double des libéraux.

Lors des deux élections suivantes, progressistes-conservateurs et libéraux se partageront presque également le nombre de députés acadiens.

Le vote acadien n’est pas gagné d’avance

Ce bilan électoral des 50 dernières années démontre, selon le politologue Roger Ouellette, que l’électorat francophone n’est pas figé.


« Le vote acadien, il n’est pas nécessairement captif ; il peut aller vers les conservateurs, mais ça dépend du chef, ça dépend des propositions qui sont faites à ce moment-là. »
Roger Ouellette, politologue à l'Moncton
Le politologue de l’Université de Moncton Roger Ouellette croit que le Parti progressiste-conservateur doit se demander s’il veut ou non être un parti provincial.

Alexandre Doucet, de la SANB, souligne que c’est justement avec ce handicap que doivent composer les candidats progressistes-conservateurs francophones présentement. «En ne leur donnant rien de concret pour aller chercher des votes francophones, dit-il, c’est comme s’il [Blaine Higgs] les envoyait dans le champ de bataille les mains nues, contre d’autres candidats qui ont des fusils.»

Le bilan linguistique de Blaine Higgs durant son court mandat de deux ans n’est en effet pas très reluisant. Minoritaire, son gouvernement s’est maintenu au pouvoir grâce à l’appui de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, une formation qui s’oppose à certains droits linguistiques.

En début de campagne, Blaine Higgs n’a pas écarté la possibilité de revoir le mode d’évaluation des compétences linguistiques pour les emplois de la fonction publique, une demande de longue date de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick.

«Tout ça le rend antipathique au vote francophone, soutient l’expert linguistique Michel Doucet. Et il a probablement fait le calcul qu’il n’a peut-être pas besoin du vote francophone pour être réélu. S’il peut aller chercher les sièges de l’Alliance des gens et quelques autres sièges du côté anglophone, il peut gouverner la province sans les Acadiens. S’il y en a un ou deux qui sont élus du côté acadien, bien ce sera la cerise sur le sundae!»

L’expert linguistique Michel Doucet est d’avis que les actions du premier ministre Blaine Higgs le rend antipathique aux Acadiens.

Mais cela ne règlera pas le problème de fond du PPC, selon Roger Ouellette.

«À un moment donné, les conservateurs devront se poser la question suivante : est-ce qu’on veut vraiment être un parti provincial, est-ce qu’on veut vraiment être un parti où les deux communautés linguistiques peuvent se sentir confortables? Si la réponse est oui, bien ils devront trouver un chef qui soit présentable aux francophones et avoir des politiques où les francophones se reconnaissent.»