Le Premier ministre Justin Trudeau s'arrête à la Bannerman Brewery à St. John's, le 28 juillet, 2021. Quelques jours plus tard, il annonçait que les Canadiens devront se rendre aux urnes le 20 septembre.
Le Premier ministre Justin Trudeau s'arrête à la Bannerman Brewery à St. John's, le 28 juillet, 2021. Quelques jours plus tard, il annonçait que les Canadiens devront se rendre aux urnes le 20 septembre.

Élections fédérales 2021 : les électeurs iront aux urnes sur fond de pandémie et de changement climatique

Stewart Prest
Conférencier, Sciences politiques au Simon Fraser University

Malgré le climat d’incertitude, le premier ministre Justin Trudeau demande aux Canadiens de lui faire à nouveau confiance dans l’isoloir le 20 septembre prochain.

Seulement 664 jours après la courte victoire de novembre 2019 qui lui a permis de former un gouvernement minoritaire, Justin Trudeau saisit l’occasion d’obtenir une troisième victoire électorale et la majorité des sièges pour la seconde fois.


Bien des choses ont changé au pays depuis sa première victoire en 2015, alors qu’il évoquait les « voies ensoleillées ». Au temps « des dômes de chaleur », les libéraux mènent toujours dans les sondages, mais la victoire n’est pas assurée, et encore moins un retour à un gouvernement libéral majoritaire.


Le moment n’est pas le meilleur pour partir en campagne, entre une reprise économique post-pandémique et la crainte d’une quatrième vague de Covid-19.


Le choix même de déclencher les élections sera d’ailleurs l’un des principaux thèmes du début de la campagne, d’autant que le premier ministre n’avait aucune obligation à le faire. Grâce à la coopération des partis d’opposition, les libéraux ont pu accomplir à peu près tout ce qu’ils voulaient depuis deux ans.


Si le nombre de cas de Covid-19 augmente rapidement au cours de la campagne, les choses deviendront encore plus imprévisibles. Les électeurs chercheront le parti et le leader à qui accorder leur confiance pour assurer la reprise économique tout en traversant une quatrième vague en toute sécurité. En fait, les Canadiens recherchent un parti qui pourra faire les deux simultanément.


Si les gouvernements provinciaux sont les premiers régulateurs en matière d’activité économique et de santé au pays, le gouvernement fédéral joue néanmoins un rôle crucial quant au financement et à la coordination, et il peut agir directement sur le transport aérien et l’approvisionnement en vaccins.


Mener les Canadiens à bon port


Pour gagner, les libéraux devront convaincre les Canadiens qu’ils sont les mieux placés pour assurer leur sécurité sanitaire et la reprise économique, tout en s’attaquant à des problèmes à long terme tel le changement climatique.


Or, l’électorat reste profondément divisé sur ces questions. Dans les régions dépendantes des ressources naturelles ou de l’agriculture, le scepticisme demeure élevé quant au changement climatique ou au contrôle pandémique. À l’inverse, les régions plus urbaines réclament des mesures contre le changement climatique et la pandémie, et pour le progrès social et la réduction de l’insécurité économique.


À sa sixième année au pouvoir, les libéraux ne peuvent plus prétendre renouveler la politique ni compter sur l’enthousiasme de la jeunesse pour les propulser vers la victoire.


Diverses controverses, allant de l’affaire SNC Lavalin aux photos d’un jeune Justin Trudeau déguisé en Noir, ont affaibli et le parti et le chef, contribuant à leur mauvaise performance électorale en 2019. Et ils se sont aliénés d’autres électeurs avec leurs revirements sur des questions comme la réforme électorale, incluant cette élection en pleine pandémie.


Devant la polarisation de l’électorat et le bagage accumulé, les libéraux ne peuvent pas espérer une victoire écrasante. Au mieux, les sondages leur permettent d’espérer une majorité serrée, mais plus probablement un second gouvernement minoritaire. Néanmoins, les libéraux sont en mesure de faire valoir plusieurs bons coups depuis six ans.


L’enjeu de la vaccination


Avec la pandémie en tête des préoccupations, les libéraux se féliciteront pour le fort taux de vaccination global au pays. Le Canada est maintenant l’un des pays les plus vaccinés au monde.


La vaccination pendant la crise de COVID-19. 

Ils souligneront également le large éventail de programmes de soutien économique offert par le gouvernement fédéral en 2020, tels que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et d’autres encore.


Bien que les conservateurs aient attaché le grelot sur les déficits croissants qu’entraînent ces mesures, il n’est pas acquis que les Canadiens, inquiets pour leur sécurité économique et pour la pandémie, en tiendront rigueur aux responsables.


L’élection pourrait même devenir une sorte de référendum sur la gestion de la pandémie et de l’économie. Les libéraux ont récemment pris des mesures pour se positionner quant au sentiment de sécurité des Canadiens en rendant la vaccination obligatoire pour les fonctionnaires fédéraux et les voyageurs aériens. Face au chef conservateur Erin O’Toole qui favorise le libre choix vaccinal pour les Canadiens, les libéraux ont peut-être trouvé un bon levier pour leur campagne.


Les Canadiens veulent des mesures climatiques


Les libéraux s’appuieront également sur leur principale réalisation à long terme : l’établissement d’une tarification nationale sur le carbone, et la manière dont ils ont imposé la compétence fédérale en la matière.


Une solide majorité de Canadiens ayant conclu que les changements climatiques exigent l’intervention étatique, chaque parti doit démontrer une certaine compétence sur ce plan s’il veut obtenir le soutien des circonscriptions urbaines progressistes qui regroupent le gros de l’électorat. Un récent sondage suggère que le sujet est désormais l’enjeu numéro 1 des électeurs britanno-colombiens.


Ayant détruit une propriété de Monte Lake, à l’est de Kamloops, en Colombie-Britannique, en août 2021, le feu de forêt produit une épaisse fumée qui masque le soleil.

Cette préoccupation donne aux libéraux un réel avantage sur les conservateurs dans les zones urbaines et bien des banlieues. Ils peuvent faire état de réalisations concrètes et ils prendront le crédit de toutes les mesures découlant de la hausse prévue de la tarification du carbone. Même si les écologistes les plus acharnés réclament davantage, aucun parti ne peut prétendre en avoir fait autant sur ce plan.


Après des années de climatoscepticisme, les conservateurs auront bien du mal à convaincre quant à leur sincérité sur cette question. Le NPD et le Parti vert, de leur côté, promettent des objectifs plus ambitieux, mais ils sont plutôt avares de détails sur la manière d’y arriver.


Entente sur la petite enfance


D’autres questions sont également importantes, notamment le coût de la vie. Dans les mois précédant le début de la campagne, le gouvernement libéral a mis en place une série d’ententes sur les services de garde à travers le pays.


Cette mesure désamorcera certaines critiques du NPD et de son chef, Jagmeet Singh, dont le programme s’appuie sur un train de mesures sociales robustes, incluant l’assurance médicaments et le logement à prix modique.


Sur d’autres aspects, le bilan libéral est cependant moins reluisant. Justin Trudeau, qui a dû se défendre dans une série de scandales et qui vient de déclencher une campagne électorale dont la plupart des Canadiens ne voulaient pas, ne sera guère plausible s’il promet un changement de ton au Parlement.


Ceux qui avaient cru aux promesses libérales pour une réelle réforme du système électoral et une nouvelle relation avec les peuples autochtones sont probablement déçus. Dans trop de dossiers, ils ont pu observer un Justin Trudeau plus porté sur la symbolique que sur l’action réelle, et dont les réalisations, quand elles se concrétisent, sont plus hésitantes ou graduelles que décisives.


Par conséquent, Justin Trudeau et son équipe devront capitaliser sur leur attrait dans les grandes régions urbaines, et plus particulièrement celles de Toronto, Montréal et Vancouver. Ils devront mettre le grappin sur le maximum de votes « gagnables » en faisant valoir le bilan d’un premier ministre aguerri : une crise sanitaire maîtrisée, des changements progressifs et constants sur d’autres questions et une attention continue aux enjeux économiques des électeurs.


Cela suffira-t-il ? Les Canadiens le sauront le 20 septembre.
The Conversation

Stewart Prest, Lecturer, Political Science, Simon Fraser University

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.