Francopresse propose une analyse de l’emploi des sources anonymes en journalisme, à travers la couverture médiatique des évènements menant à la démission du ministre Morneau.
Francopresse propose une analyse de l’emploi des sources anonymes en journalisme, à travers la couverture médiatique des évènements menant à la démission du ministre Morneau.

Démission du ministre Morneau : us et abus des sources anonymes en journalisme

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – Les révélations qui ont mené à la récente démission du ministre des Finances du Canada, Bill Morneau, émergeaient de reportages originaux du Globe and Mail, de Reuters et de Bloomberg qui ont rapidement été repris par d’autres médias. Ces reportages originaux étaient tous basés sur des informations provenant de sources anonymes et qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas été confirmées publiquement. Francopresse propose une analyse de l’emploi des sources anonymes en journalisme, à travers la couverture médiatique des évènements menant à la démission du ministre Morneau.

À la fin juillet, le ministre des Finances, Bill Morneau, était dans l’embarras pour rôle dans l’affaire UNIS. Or, à partir de la semaine du 10 aout, plusieurs médias rapportaient que «selon des sources anonymes», des divergences face aux politiques de relance économique auraient émergé entre le premier ministre et son ministre des Finances. Ce dernier serait même sur le point de perdre son poste. De plus, Justin Trudeau consulterait l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, sur des questions économiques.

Le 17 aout, le ministre Morneau remettait sa démission.

À moins d’indication contraire, les intervenants cités dans cet article commentent des questions d’éthique journalistique en général et non les détails de «l’affaire Morneau».

Sources anonymes en journalisme : «en dernier recours»

Selon le professeur Marc-François Bernier, du département de communications de l’Université d’Ottawa, les journalistes ne devraient employer des sources anonymes qu’en «dernier recours».

Même lorsqu’on est réduit à employer des sources anonymes, «à défaut d’identifier la personne, il faut être capable d’identifier ses compétences, ses motivations, donner autant de détails que possible sans qu’elle soit identifiable», suggère M. Bernier. L’anonymat doit être une exception et doit être justifié au lecteur.

«Ce que les enquêtes montrent, ajoute le professeur Bernier, c’est que les gens se méfient beaucoup des sources anonymes.» L’emploi de sources anonymes contribuerait donc à éroder la confiance du public envers les médias.

De plus, il y a des enjeux éthiques autour des messages que cherchent à passer les sources anonymes : «La source anonyme qui dévoile des informations, c’est une chose. La source anonyme qui attaque quelqu’un d’autre sous le couvert de l’anonymat, c’en est une autre. Une source anonyme qui attaque une autre personne sans qu’elle puisse se défendre, ça soulève des enjeux sur l’équité. Ce n’est pas équitable d’être obligé de répondre à des accusations dont on ne connait pas l’auteur», dénonce Marc-François Bernier, qui a lui-même été journaliste politique à Québec pendant plus de 20 ans.

Selon Marc-François Bernier, professeur au département de communications de l’Université d’Ottawa et spécialiste de l’éthique journalistique, conférer l’anonymat à une source constitue une transaction qui devient caduque si les informations révélées par la source ne sont pas véridiques, ou si celle-ci affirme le contraire en public.

Des «initiés»

Dans le reportage initial du Globe, publié le 10 aout, les sources sont identifiées comme des «initiés» (insiders) qui «n’étaient pas autorisés à parler publiquement» des possibles plans de remaniement ministériel.

Reuters identifie six «sources», «qui ont requis l’anonymat à cause de la nature sensible du dossier» et qui seraient, variablement, «au fait du dossier» ; «sympathique envers la position de Morneau» ; ou «familière avec la pensée du ministre» Morneau.

De son côté, Bloomberg cite «une personne au fait du fonctionnement des politiques internes».

Aucune de ces informations ne permet d’identifier les compétences ou les motivations des personnes citées – on ne sait pas, par exemple, si l’information provient du bureau du premier ministre, du ministre des Finances ou du Conseil privé… être «au fait du dossier» ou être un «initié» est très englobant.

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Comment interpréter les sources anonymes dans «l’affaire Morneau»?

L’affaire pourrait-elle être interprétée comme une tentative de la part du bureau du premier ministre de remettre en cause le ministre des Finances et ainsi «mettre la table» pour un remaniement ministériel, ou provoquer sa démission – tout en détournant l’attention de l’affaire UNIS?

Pour le professeur Jeffrey Dvorkin, chercheur principal au Massey College, on pourrait aussi avoir une lecture «cynique» de l’affaire et «dire que cela a été fait dans le but de mettre Morneau sous un jour positif, de le faire apparaitre comme une victime des troubles du premier ministre. Jusqu’à ce qu’on soit capable d’identifier les sources de ces fuites, il y aura toujours des suspicions.»

Selon le professeur Aneurin Bosley, de l’école de journalisme et de communication de l’Université Carleton, les différences d’opinions entre le premier ministre et le ministre des Finances révélées dans les médias sont certainement d’intérêt public, particulièrement considérant le contexte de crise actuel, mais comportent aussi un élément d’intrigue politique.

Elles doivent ainsi être examinées à la lumière de l’histoire de luttes intestines au sein du Parti libéral du Canada, ajoute-t-il :


« Naturellement, on pense : est-ce que la motivation [des sources] est réellement d’expliquer aux Canadiens ce qui se passe? Ou est-ce [qu’elles] essaient de dénigrer quelqu’un et de le dépeindre comme un ennemi? »
Aneurin Bosley, professeur à l'Université Carleton

En l’absence de sources identifiables, donc, il est difficile pour le lecteur de donner un sens aux informations qui ont été révélées ; le contexte est manquant. L’identité de la source contribue autant à «faire» l’histoire que l’information qu’elle révèle.

Pour Aneurin Bosley, professeur à l’école de communications et de journalisme de l’Université Carleton, l’émergence des campagnes de dénigrement sur les médias sociaux peut permettre aux journalistes d’accorder l’anonymat avec plus de flexibilité, particulièrement lorsqu’il ne s’agit pas de personnalités publiques.

Les lanceurs d’alerte : de rares exceptions

Il existe cependant des circonstances ou l’emploi de sources anonymes est justifié, souligne le professeur Aneurin Bosley, qui a aussi été éditeur au Toronto Star pendant 14 ans. Si une personne détient des informations d’intérêt public, mais qu’elle pouvait subir des répercussions en révélant celles-ci à un journaliste, alors il est justifié de lui accorder l’anonymat.

Dans le cas de ces lanceurs d’alerte, les journalistes ont l’obligation professionnelle de préserver l’anonymat de leurs sources, même sous la pression du gouvernement ou de la police, ajoute le professeur Jeffrey Dvorkin.

L’émergence des médias sociaux amène aussi les médias à être plus flexibles avec l’anonymisation des sources, constate Aneurin Bosley : si on a raison de croire qu’une source pourrait faire l’objet d’une campagne haineuse sur les médias sociaux, un journaliste serait justifié de leur accorder l’anonymat, «surtout si c’est une personne privée, pas un politicien, un policier ou le président d’une commission scolaire», précise-t-il.

Même dans le cas des lanceurs d’alerte, dit le professeur Bosley, l’information provenant d’une source anonyme devrait toujours être corroborée «à travers autant de vecteurs que possible», soit par d’autres sources ou par des documents.

Une préoccupation partagée par le professeur Dvorkin, qui souligne l’importance de «vérifier, puis faire confiance» à sa source.

Selon le professeur Jeffrey Dvorkin, chercheur principal au Massey College, les journalistes ont une obligation professionnelle de protéger l’identité des lanceurs d’alerte.

L’anonymat comme stratégie de communication

Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, invite cependant les lecteurs à ne pas confondre toutes les sources anonymes avec des lanceurs d’alerte. Si certaines sources demandent l’anonymat pour éviter des représailles, dans bien d’autres cas, les sources demandent l’anonymat pour des raisons «stratégiques».

Dans plusieurs cas, explique le professeur Bernier, ces sources anonymes «sont souvent téléguidées par leur patron, par leur entourage, par leur stratégie, donc ce ne sont pas toujours des gens qui risquent des représailles. Ce sont souvent des gens qui veulent lancer des ballons d’essai, qui veulent régler des comptes, qui veulent favoriser leur propre dossier.»

Donc si ces sources sont anonymes pour le public, souvent les personnes au fait du dossier sont en mesure de les identifier, ajoute-t-il.

Dans ces cas, le professeur Bernier souligne que l’anonymat conféré par le journaliste à une source n’est pas absolu : il s’agit d’une transaction dans laquelle le journaliste s’engage à garder l’identité de sa source confidentielle en échange d’information véridique.

Donc, «en principe, un journaliste qui voit sa source dire en public le contraire de ce qu’elle lui a dit sous le couvert de l’anonymat est moralement justifié» de révéler son identité «parce que c’est le droit du public à l’information qui compte avant tout».

De plus, tel que le souligne Jeffrey Dvorkin, une source haut placée se trouve dans une position coercitive : «Elle peut aller voir un journaliste et dire “écoute, j’ai cette information, mais tu ne peux pas dire d’où elle vient, et si mon identité fuite, si tu révèles d’où vient cette information, tu n’obtiendras jamais un autre commentaire de ma part”.»


« [L'un des risques avec les sources anonymes, c'est] que les journalistes deviennent des participants complaisants aux stratégies de communication et de persuasion des acteurs politiques, économiques ou syndicaux. »
Marc-François Bernier, professeur à l'Université d'Ottawa

Changement de poste et ballons d’essai dans «l’affaire Morneau»

Ces sources anonymes peuvent tenter de «changer le poste», de réorienter les débats publics, d’après Aneurin Bosley : «On peut oublier tous ces trucs dont les gens parlaient hier, comme “UNIS”, et maintenant c’est à propos de différentes visions de la relance économique, ou peu importe. Donc on peut facilement imaginer un scénario ou des sources haut placées tentent de faire apparaitre Trudeau sous un jour favorable, ou Morneau sous un jour favorable.»

D’un autre côté, les «ballons d’essai», selon le professeur Dvorkin, permettent aux politiciens d’évaluer le support de certaines mesures auprès du public : «Et si le public perd la tête, alors ils peuvent la retirer et dire “ça n’a jamais été sérieux, ce n’était qu’une rumeur”.»

Une question avec l’affaire Morneau, ajoute-t-il, est de savoir si les sources anonymes cherchaient à saboter le ministre des Finances pour le contraindre à démissionner ; ou si c’était simplement pour «prendre la température du public».

Dans le cas de «l’affaire Morneau», peut-on croire que les sources anonymes dévoilaient des informations que leurs employeurs souhaitaient garder confidentielles? Ou s’agissait-il plutôt d’informations que ces derniers voulaient voir diffusées, mais sans qu’elles ne leur soient attribuables? Dans ce dernier cas, les discours officiels se superposeraient alors aux discours officieux, sans que personne ne soit imputable pour ces derniers.