Tôt lundi matin, Erin O’Toole est devenu le nouveau chef du Parti conservateur du Canada. Il l’a emporté au troisième tour de scrutin, obtenant 57 % des votes, soit 19 271 points.
Tôt lundi matin, Erin O’Toole est devenu le nouveau chef du Parti conservateur du Canada. Il l’a emporté au troisième tour de scrutin, obtenant 57 % des votes, soit 19 271 points.

Analyse : les coulisses de la victoire d’Erin O’Toole

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – Tôt lundi matin, Erin O’Toole est devenu le nouveau chef du Parti conservateur du Canada. Il l’a emporté au troisième tour de scrutin, obtenant 57 % des votes, soit 19 271 points. Peter MacKay a terminé deuxième, alors que Leslyn Lewis et Derek Sloan sont arrivés troisième et quatrième, respectivement.

Avant la campagne à la direction du parti, explique Stéphanie Chouinard, professeure de sciences politiques au Collège militaire royal du Canada à Kingston, Erin O’Toole était considéré comme un «red tory», ou un conservateur modéré. Pendant la campagne, il s’est cependant positionné à droite de Peter MacKay, tentant de courtiser un électorat plus près du courant du conservatisme social.

Ce positionnement comme «un vrai bleu», comme l’indique son slogan, a eu une plus grande résonance auprès des membres du Parti, particulièrement des conservateurs sociaux, qui l’ont sélectionné comme second ou troisième choix, constate le politologue Frédéric Boily du Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta.


« Erin O’Toole n’est pas un conservateur social, il avançait des positions modérées, il était pour la liberté de choix… mais il a lancé “un clin d’œil” aux conservateurs sociaux en disant “regardez, le parti est ouvert à toutes les factions”. »
Frédéric Boily, politologue au Campus Saint-Jean

Et cela, ajoute-t-il, tout au contraire de Peter McKay, qui a misé sur un discours centriste : «Et si jamais les conservateurs sociaux n’étaient pas d’accord avec ça, et bien, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui. C’est ce qu’ils ont très précisément fait!»

Pour Jim Farney, directeur du département de politiques et d’études internationales de l’Université de Régina, Peter MacKay, en tant qu’ancien chef des progressistes-conservateurs, était aussi un peu vu comme «un homme d’hier» et associé au flanc gauche du parti.

Pour le professeur Jim Farney, directeur du département de politiques et d’études internationales de l’Université de Régina, la coalition régionale qui a mené Erin O’Toole à la chefferie sera difficile à accommoder.

Les plateformes sérieuses garantes de votes

Pour Stéphanie Chouinard, si certaines courses à la direction du parti ont eu l’air de concours de popularité par le passé, ici les choses ont été différentes.


« Ce sont les candidats avec les plateformes les plus sérieuses qui ont été en mesure de séduire le membership, en l’occurrence Erin O’Toole et Leslyn Lewis, qui a performé de façon vraiment remarquable pour quelqu’un qui était si peu connue avant la course. »
Stéphanie Chouinard, politologue au Collège militaire royal du Canada

La performance de Leslyn Lewis, ajoute Frédéric Boily, «montre que les réseaux du conservatisme moral, social et religieux sont encore présents à l’intérieur du parti. Ils ne sont pas majoritaires, mais c’est une minorité agissante très forte qui permet à des candidats, comme Leslyn Lewis, comme Derek Sloan, d’aller chercher des partisans».

Cependant, pour le professeur Jim Farney, le succès de Leslyn Lewis ne s’explique pas uniquement par le vote des conservateurs sociaux : «Elle a fait une campagne dynamique, et beaucoup de gens aimaient voir une femme noire, issue de l’immigration, bien faire dans le parti. Elle était aussi en tête en Saskatchewan au premier tour et, au second tour, elle était en tête dans toutes les provinces de l’Ouest. C’est probablement les conservateurs sociaux qui votaient massivement pour elle, mais il y a quelque chose d’autre derrière ça.»

Enfin, si la plateforme électorale d’Erin O’Toole était plus à droite que celle de Peter MacKay, elle comportait aussi des engagements plus précis pour différentes régions. Erin O’Toole tenait entre autres «un discours pour l’Ouest canadien, pour l’Alberta en particulier, où il parle de péréquation, où il parle de pipelines ; et un discours pour le Québec, où il parle d’autonomie pour le Québec, où il parle du poids de la représentation du Québec à la Chambre des communes», ajoute Frédéric Boily.

Selon Frédéric Boily, professeur titulaire de sciences politiques au Campus Saint-Jean de l’Université d’Alberta, Erin O’Toole a remporté la chefferie du Parti conservateur en s’imposant comme le second ou troisième choix des conservateurs sociaux ou religieux.

Des sources de la victoire d’Erin O’Toole émergent ses futurs défis

Selon le professeur Boily, O’Toole devra désormais démontrer qu’il peut tenir tête aux conservateurs sociaux dans son caucus : «Il devra, à un moment donné, mettre son pied à terre pour dire qu’il n’est pas l’otage de ce mouvement-là.» Ce que son prédécesseur, Andrew Scheer, n’a jamais véritablement réussi à accomplir, ajoute-t-il.

De plus, pour Jim Farney, la coalition de régions qui a propulsé le nouveau chef à la tête du parti pourrait s’avérer problématique.


« Il a obtenu beaucoup d’appuis de la part de puissants conservateurs de l’Ouest : Jason Kenney, Scott Moe, beaucoup de députés. Et il a obtenu l’appui du Québec, mais il est un député de l’Ontario, de la région de Toronto. La question sera donc : comment va-t-il gérer toutes ces tensions régionales? »
Jim Farney, professeur à l'Université de Régina

Le professeur Farney précise : «Quand on examine l’histoire des conservateurs au Canada, ils peuvent avoir l’Ouest et le Québec, ou l’Ontario et l’Ouest, ou l’Ontario et le Québec, mais ils ne peuvent pas tenir les trois régions ensemble pendant très longtemps. C’est ce qui a tué les torys de Mulroney.»

Positions politiques d’Erin O’Toole

Il est trop tôt pour déterminer quelles seront les priorités d’un gouvernement mené par Erin O’Toole, selon Stéphanie Chouinard, en partie parce qu’il y a une différence entre la plateforme électorale mise de l’avant dans une course à la chefferie et la plateforme d’élection générale.

Ce sont les candidats qui ont proposé les plateformes les plus sérieuses qui ont le mieux performé dans cette course à la chefferie, selon Stéphanie Chouinard, professeure de science politique au Collège militaire royal du Canada.

Frédéric Boily constate que les contours des politiques d’un éventuel gouvernement O’Toole restent vagues. On pourrait s’attendre, croit-il, à un fédéralisme d’ouverture à la Stephen Harper, où on laisse un peu plus de latitudes aux provinces, tout en supportant l’industrie pétrolière.

Du côté des politiques environnementales, «ça semble être dans la continuité de ce qui se faisait auparavant, ajoute Frédéric Boily ; c’est-à-dire un programme qui semble miser surtout sur les gains technologiques pour lutter contre les changements climatiques. Ou encore une certaine forme de taxation, mais surtout pas une taxe sur le carbone. Disons une taxation des grands émetteurs.»

Jim Farney remarque qu’Erin O’Toole «fait grand cas de sa carrière militaire, et qu’il parle beaucoup plus de politique étrangère dans sa plateforme que ce qu’on voit habituellement». On y voit qu’il veut réorienter la politique étrangère du Canada vers les alliés de l’OTAN et les pays anglo-saxons.

Il privilégie aussi une approche de «loi et ordre», allant jusqu’à proposer d’évoquer la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés pour instaurer des sentences pénales minimum.

Qui est Erin O’Toole?

Erin O’Toole est avocat de formation et député de Durham, en Ontario, depuis 2012. Il est un vétéran des forces armées canadiennes et a occupé le poste de ministre des Anciens Combattants sous le gouvernement Harper.

Le mode de scrutin du Parti conservateur

Le scrutin, conduit entièrement par la poste, était préférentiel et pondéré par circonscription. Chaque circonscription valait 100 points, distribués proportionnellement selon la part du vote obtenu par les candidats.

De plus, les membres conservateurs devaient lister les candidats en ordre de préférence. Le candidat obtenant le moins de voix au premier tour était éliminé, et les deuxième et troisième choix étaient redistribués aux candidats restants. La victoire allait au candidat qui obtiendrait plus de 50 % des points, soit 16 901.

Jim Farney explique que ce système est issu de la fusion entre le Parti progressiste-conservateur et l’Alliance canadienne, il y a près de 20 ans. Cela signifie que pour devenir chef du Parti conservateur, il est nécessaire d’être compétitif à travers le pays.

Stéphanie Chouinard souligne que cela accorde un poids important aux circonscriptions qui comptent moins de membres du Parti conservateur. Selon elle, «ça avantage les provinces de l’Est, dans le sens qu’il y a moins de membres inscrits au Québec et dans l’Atlantique qu’il y en a en Saskatchewan et en Alberta. Le Québec, en particulier, qui a 78 sièges à la Chambre des communes, va devenir presque comme un prix à gagner pour les candidats» parce que si la province compte peu de membres conservateurs, elle constitue néanmoins un bon réservoir de points.