«Choc et incompréhension» : depuis quelques mois, c’est ce que disent ressentir plusieurs organisations canadiennes dirigées par des personnes noires.
«Choc et incompréhension» : depuis quelques mois, c’est ce que disent ressentir plusieurs organisations canadiennes dirigées par des personnes noires.

Aide fédérale : des leadeurs noirs attendent un signal concret du gouvernement

Inès Lombardo
Inès Lombardo
Francopresse
FRANCOPRESSE – «Choc et incompréhension» : depuis quelques mois, c’est ce que disent ressentir plusieurs organisations canadiennes dirigées par des personnes noires. Elles ont été nombreuses à recevoir en début d’année une réponse défavorable dans le cadre de l’initiative fédérale «Appuyer les communautés noires du Canada», sous prétexte qu’elles ne répondaient pas au critère d’être gouvernées en majorité par des personnes noires. Six mois plus tard, les leadeurs de ces organismes attendent toujours une réparation concrète.

Lancée en juin 2020, l’initiative «Appuyer les communautés noires du Canada» (ACNC) vise principalement à soutenir la recherche et donner des conseils aux leadeurs dans le contexte des Canadiens noirs, fournir des fonds pour améliorer les milieux de travail ainsi que pour les nouvelles priorités destinées aux Canadiens noirs.

L’un des critères principaux pour être admissible, comme le détaille Emploi et Développement social Canada (EDSC), est que l’organisme soit dirigé au moins aux deux tiers par des personnes noires, autant au niveau de la direction que de la structure de gouvernance.

Les critères d’admissibilité en vertu desquels plusieurs OBNL dirigés par des personnes noires se sont vus refuser le financement. (Crédit : Site Web EDSC)

«On n’en revenait pas»

Le Regroupement ethnoculturel des parents francophones de l’Ontario (REPFO) fait partie des organismes qui ont essuyé un refus en janvier dernier, accompagné de l’explication suivante sur leurs structures de gouvernance et postes de direction :

La réponse reçue par le REPFO dans le premier courriel d’ESDC.

Dans un deuxième courriel, le lendemain, le ministère explique plutôt que la demande a été refusée faute de «ne pas avoir reçu les informations requises afin de retenir votre proposition». Une tentative de corriger le tir peu convaincante pour le REPFO.

«Le REPFO est une structure de gouvernance dirigée 100 % par des personnes noires!» affirme avec force Body Ngoy, vice-président du conseil d’administration.

Il souligne que Farhan Hassan, qui a cofondé le REPFO et qui en était alors le directeur général, s’est demandé si c’était lui qui avait un problème de compréhension. M. Hassan est décédé il y a quelques jours.

Body Ngoy relate qu’«il m’a appelé et nous avons lu le document ensemble. Nous sommes allés revoir les critères d’admissibilité de la démarche. On n’en revenait pas».

Le REPFO a déposé une demande pour la rénovation et les équipements. «Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup plus de chances que l’erreur vienne [d’ESDC] que de notre dossier, qui validait les conditions d’admissibilité», ajoute Body Ngoy.

Body Ngoy, vice-président du conseil d’administration.

Pour régler la situation, le REPFO a immédiatement fait appel à la députée d’Ottawa-Vanier, Mona Fortier, dont ils relèvent. Ils ont simplement reçu plusieurs confirmations que la députée a été mise au courant.

Sur les éléments de langage employés dans le premier courriel, le ministère a précisé par courriel à Francopresse : «Comme le ministre l’a déjà déclaré, ESDC a revu le processus de demande et le guide en ligne à la demande du ministre. De nouvelles mesures ont été mises en place afin de s’assurer que toutes les communications relatives au programme sont correctement examinées par les canaux appropriés.»

Un problème de transparence?

Dès janvier, le ministre du Développement social, Ahmed Hussen, a réagi par rapport à ses employés qui ont envoyé le premier courriel. Rabrouant ouvertement ses fonctionnaires, il a indiqué sur Twitter que des mesures seraient prises pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise.

Les tweets du ministre d’ESDC Ahmed Hussen, deux jours après que les organisations aient reçu le premier courriel qui a choqué.

Body Ngoy considère cette réaction comme des «excuses indirectes». Toutefois, six mois plus tard, le REPFO attend surtout une réparation précise : recevoir l’aide à laquelle l’organisme peut «légitimement» prétendre.

Julie Lutete, présidente de la Coalition des Noir.e.s francophones de l’Ontario (CNFO) et directrice générale de l’Auberge francophone, un organisme d’accueil et de services aux immigrants à Toronto, siège aussi au conseil d’administration du REPFO.

Elle estime que l’explication fournie dans le premier courriel «prouve aussi qu’ils n’ont pas pris le temps d’analyser la demande du REPFO, parce que [ce dernier] a une gouvernance très forte de personnes noires. La réponse ne correspond même pas».

Julie Lutete a également envoyé des demandes à l’initiative ACNC pour les deux autres organismes qu’elle dirige, mais celles-ci sont restées sans réponse et, surtout, sans explication : «Je ne sais toujours pas sur quelle base ils ont refusé, il n’y a aucune transparence», déplore-t-elle.

À ses yeux, les refus pour des raisons «racistes comme pour le REPFO» ou l’absence de refus qu’elle-même a observée pour ses deux autres organismes contribuent à ne pas «reconnaitre que nos organismes existent avec les moyens du bord pour servir une communauté».

Julie Lutete est présidente de la Coalition des Noir.e.s francophones de l’Ontario (CNFO) et directrice générale de l’Auberge francophone, un organisme d’accueil et de services aux immigrants à Toronto. Elle fait aussi partie du conseil d’administration du REPFO.

D’autres organismes anglophones ont reçu la même réponse que le REPFO, comme Black Lives Matter (BLM) – Toronto ou encore Operation Black Vote Canada (OBVC).

Julie Lutete souhaiterait voir la liste des organisations qui ont obtenu du financement, car elle-même «n’en connait qu’une».

Dans une réponse par courriel envoyée à Francopresse, les agents d’EDSC précisent qu’une telle liste sera publiée en juillet. Ils ajoutent qu’environ 100 projets admissibles recevront un financement pour un projet d’immobilisation (rénovation ou réaménagement).

Sandy Hudson, fondatrice de BLM – Toronto, estime que cette aide proposée par le gouvernement intervient «juste avant les élections et ce n’est pas anodin». Pour cette raison, elle reste peu confiante sur le fait d’obtenir réparation.

Le Regroupement ethnoculturel des parents francophones de l’Ontario (REPFO) fait partie des organismes qui ont essuyé un refus en janvier dernier.

Recevoir l’argent, une réparation attendue

Dans un courriel reçu par Francopresse, les agents d’EDSC justifient les refus essuyés par certains organismes en indiquant avoir reçu plus de 1 700 demandes pour cette aide, totalisant 126 M$.

Or, l’initiative ACNC prévoit un budget de 25 millions $ sur cinq ans : «Par conséquent, toutes les organisations admissibles ne peuvent être financées, compte tenu du budget alloué à l’appel de propositions», indique EDSC.

Julie Lutete estime «incompréhensible» qu’EDSC ne module pas ses plafonds en fonction de la demande : «Nous voulons voir une correction après analyse de distribution de fonds. S’il y a des gens qui doivent être remerciés, ça doit arriver à ce niveau-là, parce qu’on en a marre de cette de vivre tout ça!»

Le ministère a précisé, toujours par courriel, que d’autres décisions de financement seront prises pour les projets d’achat d’équipement au cours des prochains mois : «À court terme, afin de mieux répondre à la forte demande de financement, l’allocation de fonds pour cette première ronde de projets est passée de 3 M$ à près de 10 M$.»

D’autres décisions seront prises pour les projets d’achat d’équipement au cours des prochains mois, selon le gouvernement.

En mai, le ministre Hussen a lancé un appel de candidatures pour créer un nouveau groupe de référence externe qui appuiera le gouvernement dans le cadre de l’initiative ACNC. «Le groupe sera composé d’au plus 15 membres d’ascendance africaine issus des secteurs sans but lucratif, de l’éducation, public et privé», précise le communiqué.

Les organismes interrogés disent observer la situation jusqu’à réception de l’aide. «Nous avons été discriminés trop longtemps», rappelle Julie Lutete.