Minuit quinze, souvenir du 6 juillet 2013

Denis Gagnon
L'Orléanais
Il est minuit quinze. Le son timide du « criard » d’une locomotive résonne, un son lugubre qui résonne à l’infini sur les collines environnantes. Les rails ne sont qu’à 20 mètres de notre B&B, des rails d’un chemin de fer en décrépitude, un chemin de fer avec une bien triste histoire. La locomotive passe à vitesse de pas d’homme. Il est timide ce train, il est honteux même. De grands cylindres noirs battent la marche, suivis de wagons plateformes vides servant à transporter du bois en ballots ou des produits finis venant d’usines locales épargnées.

La locomotive passe à vitesse de pas d’homme. Il est timide ce train, il est honteux même. De grands cylindres noirs battent la marche, suivis de wagons plateformes vides servant à transporter du bois en ballots ou des produits finis venant d’usines locales épargnées.

À travers les arbres qui se trouvent entre le train et moi, les lumières de l’église illuminée en arrière-plan laissent entrevoir la forme des wagons qui passent lentement. On dirait que le train ne veut pas faire de bruit, mais l’application périodique des freins crée un grincement strident. Un joint de rails situé juste en face de ma fenêtre fait le bruit familier des quatre roues consécutives qui le traversent : « K-klink. K-klink. »

Dans ma tête, à chacun de ces bruits, j’entends les noms inscrits dans le grand livre ouvert fait de marbre noir, « monumenté » devant l’église : Marie-Sémie, Jimmy, Talitha, Alyssa… Bianka, Diane, Joanie, Gaétan. Ce train lugubre avance à pas de souris. Le « criard » sonne à nouveau.

Guy, Stéphane, Karine, Yannick… Marie-France, Richard, Yves, Martin. Les roues traversent toujours ce joint bruyant en face de moi et ces noms me frappent. Frédéric, Geneviève, Sylvie, Kathy… Réal, Maxime, Denise et Marie-Noëlle. Comment ont-ils ou ont-elles péri le soir du 6 juillet ?

Natachat, Jacques, Michel, David... Karine, Stéphane, Jo-Annie et Henriette. Le train avance et semble ne plus avoir de fin. Une roue, un peu « équarrie » clapote sur ces vieux rails qui ont été témoins d’un feu d’une intensité extrême. David, Roger, Éliane, Mathieu… Éric, Louisette, Wilfrid, Marianne.

Le vent agite les branches brouillant la forme des wagons qui se transforment temporairement en fer tordu. Le « K-klink » continue : Jean-Pierre, Kevin, Mélissa, Andrée-Anne… Élodie, Lucie, Jean-Guy.

Après une période qui me semble infinie, la lumière rouge du dernier wagon nous quitte en passant à travers les branches agitées. Le train s’engouffre dans cette nuit sans étoiles, contournant les collines du Maine pour finir son trajet quelque part au Nouveau-Brunswick.

Le lendemain matin, au déjeuner, la propriétaire du B&B nous raconte comment, en cette nuit du 6 juillet 2013, à 1 h 14, elle réveilla en catastrophe tous les locataires des cinq chambres de sa propriété. Ils se sauvèrent vers les hauteurs, y laissant tous leurs biens dans leur chambre de L’S-en-ciel. Cinq jours infernaux passèrent avant que la dame, escortée par les policiers, puisse constater l’état de son bâtiment épargné malgré la fonte du recouvrement de son toit. Les réparations et le nettoyage faits, le B&B, cette ancienne maison de notaire, est aujourd’hui bien coquette et décorée avec goût.

Un nouveau centre-ville moderne émerge, dont un Musi-café tout neuf. Toutefois, une ambiance lugubre s’installe chaque fois que le train roule sur une des nombreuses branches de ce chemin de fer de la ville.

Pour des raisons, soit économiques ou sentimentales, un certain nombre de personnes quitta après la catastrophe, mais la majeure partie y demeure toujours, animée par cette résilience exemplaire. « Au revoir Méganticois et Méganticoises. »