Le juge Wagner en grande entrevue : « Une grave erreur serait de présumer de la pérennité de notre démocratie »

Bernard Bocquel
La Liberté
Alors que venait de s’ouvrir la session d’hiver 2017 de la Cour suprême du Canada, La Liberté vous propose une rencontre avec le juge Richard Wagner, nommé au plus haut tribunal du pays en 2012. Des Manitobains avaient pu faire sa connaissance à l’automne 2016, alors qu’il était de passage à Winnipeg. Petit-fils d’un immigrant juif d’Allemagne, le Québécois avait particulièrement voulu rencontrer des représentants de la communauté juive, ainsi que du Manitoba français. Alors, le nom de cet ancien juge de la Cour supérieure de justice du Québec circulait déjà pour succéder à la juge en chef de la Cour suprême du Canada Beverley McLachlin, à la retraite le 18 décembre 2017.

Certains avocats aspirent tôt à devenir juge. Aviez-vous ce désir?

J’étais fasciné depuis mon adolescence par le monde juridique et judiciaire et dès la fin de mes études, je voulais embrasser la carrière d’avocat plaideur sans réellement savoir qu’elle me mènerait un jour à la fonction de juge. Cependant, une solide pratique dans le domaine du litige civil et commercial combinée à mon intérêt et à ma participation aux affaires du Barreau m’ont amené à poser ma candidature pour un poste de juge à la Cour supérieure du Québec où je pouvais redonner un peu à la société les acquis accumulés durant mes 25 ans de pratique.

Vous tenez à transmettre le message que les juges ont besoin de mieux se faire connaître, qu’ils doivent « s’approprier les moyens de communiquer ». Doit-on lire une crainte en filigrane de cette volonté?

Je crois fermement qu’il n’est plus suffisant aujourd’hui pour les juges de s’appuyer sur leurs qualités de magistrat pour assurer la crédibilité du système de justice. À l’ère des médias sociaux et de l’information continue, les juges doivent s’adapter et faire connaître aux citoyens qui ils sont, ce qu’ils font et comment ils le font. Une telle transparence, selon moi, favorise la crédibilité du système de justice et est de nature à contribuer à maintenir une saine démocratie.

Si les citoyens n’ont plus confiance dans leur système de justice, il y a un fort risque d’émergence d’un système de justice parallèle qui ne permettrait plus d’assurer le maintien de la règle de droit et, partant de là, la protection de nos libertés fondamentales. J’estime qu’une grave erreur serait de présumer de la pérennité de notre démocratie au risque de la voir diminuer de façon insidieuse par notre manque de vigilance.

 

Vous soutenez que « les juges n’ont de compte à rendre qu’aux citoyens ». Dans cette conception, où placez-vous la loi? Dit autrement, quel rapport le citoyen doit-il entretenir avec la loi?

Lorsque je souligne que les juges n’ont de comptes à rendre qu’aux citoyens, je veux par là affirmer tout haut le principe de l’indépendance de la magistrature. Une fois nommé à quelque niveau que ce soit, le juge est imperméable aux pressions politiques, populaires ou médiatiques et doit rendre justice selon son bagage de connaissances et d’expériences et selon son interprétation de la règle de droit en toute indépendance et impartialité. En ce sens, il doit rendre justice aux citoyens qui a priori doivent se soumettre à la loi telle qu’adoptée par les législatures

et les autorités compétentes.

Votre devoir est d’interpréter la loi selon certains principes juridiques. Sans doute certains vous tiennent particulièrement à cœur…

Dans le cadre de mes fonctions d’interprétation et d’application de la loi, j’estime que l’un des plus importants principes juridiques qui distingue la société canadienne des autres sociétés dans le monde, est l’égalité des genres garantie par la Charte canadienne des droits et libertés qui doit continuellement marquer les décisions du juge.


À la Cour supérieure du Québec, vous aviez le souci de rédiger votre jugement dans la langue de la partie perdante. Quelle préoccupation centrale de votre part faut-il lire dans ce choix délibéré?

À la Cour supérieure du Québec, je rédigeais mon jugement dans la langue de la partie qui perdait sa cause dans le souci de m’assurer que cette partie comprenait bien les raisons pour lesquelles elle n’avait pas eu de succès à la cour. Il s’agissait d’une question de politesse, mais également d’une façon de m’assurer que même les parties qui échouent devant les tribunaux continuent d’avoir foi dans le système de justice. Ainsi, il m’est arrivé à plusieurs reprises tant en matière civile qu’en matière criminelle que la partie qui avait perdu sa cause remerciait le tribunal pour la façon avec laquelle elle avait été considérée.

 

Juge de la Cour suprême, vous vous faites un point d’honneur de relire minutieusement la version traduite de vos jugements. Une volonté instruite par l’expérience, sans doute…

À la Cour suprême du Canada, toutes les auditions de même que toutes nos décisions sont rendues dans les deux langues officielles du pays. J’estime que cet aspect fondamental du fonctionnement de notre pays doit être soutenu avec vigueur et c’est la raison pour laquelle je me fais un point d’honneur de m’assurer que mes motifs soient convenablement traduits dans les deux langues officielles avec la même intensité qui marque sa rédaction d’origine.

 

Comme juge, quand accédez-vous à des instants de joies? Dit autrement, quelles sont vos sources de motivation pour imaginer exercer vos hautes responsabilités possiblement jusqu’à l’âge de 75 ans?

Évidemment, la fonction de juge à la Cour est exigeante et je tente dans la mesure du possible de profiter des moments de répit en pratiquant mes sports préférés tel que le golf, le vélo et course à pied en été et ski de fond et alpin en hiver. J’estime que je suis extrêmement privilégié de pouvoir occuper mes fonctions à la Cour et d’avoir l’unique chance d’assurer un impact positif pour mes concitoyens et surtout pour les générations montantes. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que je me plais à penser à mes petits-enfants lorsque je dois décider de questions qui auront un impact sur leur avenir dans plusieurs années. Voilà sûrement une de mes plus grandes sources de motivation!


Il serait très intéressant de connaître les réflexions que vous inspirent les jugements rendus par la Cour suprême du Canada sur l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés…

Vous comprendrez qu’il serait plutôt délicat de ma part de vous transmettre mes réflexions sur ce que m’inspirent les jugements de notre Cour sur l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Cependant, je peux témoigner de ma grande satisfaction du souci dont a fait preuve la Cour suprême du Canada depuis l’adoption de la Charte afin d’apporter une impulsion déterminante à cet article dont la raison d’être est d’assurer la protection des langues officielles au Canada et l’appui essentiel au développement et à la pérennité des minorités francophones partout au pays. Il appartient à tous les intéressés de continuer à faire preuve de vigilance.