La construction identitaire : Qu’est-ce que ça mange en hiver ?

Simon Houle
Le Nunavoix
Depuis quelques années, dans les cercles francophones des milieux minoritaires, les pédagogues mettent de l’avant un nouveau concept pour contrer l’assimilation vers l’anglais : la construction identitaire. Derrière ce concept, nous retrouvons l’Association canadienne d’éducation de langue française (ACELF), un intervenant important dans la protection de la langue et de la culture francophones au pays.

Depuis 70 ans, cette association propose un modèle qui séduit par sa pertinence et son effet à long terme sur les communautés. L’ACELF avance que chaque personne possède plusieurs strates identitaires qui la définissent et évoluent selon les contextes et le temps. Selon elle, c’est le rôle de l’école, en plus du succès scolaire, de se préoccuper du développement personnel et social des enfants pour qu’ils puissent se définir et se reconnaître comme francophone.

Selon l’ACELF : « Le français n’est pas qu’un moyen d’apprendre des matières scolaires, il est aussi une façon d’exprimer qui l’on est par ses (sic) réflexions, ses (sic) actions et sa (sic) volonté. Pour nous, favoriser l’intégration positive du français dans le vécu de l’élève constitue une excellente façon de soutenir son appartenance et de susciter son engagement au sein de la francophonie locale, nationale et internationale. Sans construction identitaire, l’école de langue française perd sa raison d’être. »¹

Le modèle, en huit principes directeurs, permet de définir les jeunes francophones du pays. Le Nunavut est un territoire tout récent et il a connu, il y a quelques dizaines d’années seulement, sa première cohorte substantielle de francophones qui sont nés, qui ont grandi et qui restent ici. Le Nunavoix débute une série de trois entretiens pour parler d’identité francophone dans le Nord, tout en recherchant la diversité des points de vue et des parcours.

Premier entretien : le Nunavois Simon Cuerrier

Simon Cuerrier est bibliothécaire à la bibliothèque municipale Centennial d’Iqaluit. Natif de la capitale, il y vit depuis toujours. Il fait partie d’une famille francophone. Quand on lui parle de Franco-Nunavois, il s’anime : « J’ai déjà entendu le mot, mais je ne l’utilise pas. Je m’identifie comme Nunavois, pas besoin de faire une différence parce que ça crée des divisions. » Il ajoute : « Franco, anglo ou Inuit, pas de séparation entre les trois ; ils doivent vivre entre eux pour le bénéfice de tous car aucun groupe n’est plus important que l’autre. » Après une présentation du concept de construction identitaire, il reste catégorique : « La construction identitaire divise plus qu’autre chose ! »

M. Cuerrier est fier de pouvoir servir les francophones qui passent à la bibliothèque dans leur langue maternelle et, parfois, il apporte aussi de l’aide au centre des visiteurs situé dans le même édifice. Juge-t-il la langue en danger d’assimilation : « Pas pantoute ! » clame-t-il avec le sourire et l’accent qui suit l’expression !

Les francophones, comme d’autres groupes en provenance de l’extérieur du territoire, vont et viennent. Est-ce que ceux qui restent et s’installent suffisent à construire une communauté forte ? Y sont-ils seulement intéressés ? M. Cuerrier est d’accord, il faut de la stabilité, mais il faut surtout des gens de conviction qui s’impliquent : « Tu ne peux pas forcer les gens ! » Il reconnait le bénéfice d’être bilingue ou trilingue, surtout pour les emplois au gouvernement, par exemple, mais il ne note pas de différence entre les services en français passés et présents : « Ça ne m’a jamais frappé ! »

M. Cuerrier a grandi en français, à la maison comme à l’école, mais 95 % de ses amis sont anglophones et natifs d’ici. Dans ses mots, il appartient à Iqaluit. « J’ai une bonne base d’amis et quand j’ai quitté la ville pour aller au cégep à Québec, je savais que j’allais revenir. J’avais pris cette décision et maintenant, je ne me vois pas partir d’ici dans le court ou moyen terme. »

Inuit et francophone, que pense-t-il du néologisme frinuk, contraction de francophone et Inuk, ce nouveau terme qui apparait depuis peu dans les conversations ? « Ce n’est pas pour moi ! Je suis juste un Nunavois avec un parcours différent des autres, c’est tout ! »