Les maux et les mots de la (du?) COVID-19

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – COVID, déconfinement, quarantini, distanciation sociale ou physique : de nouveaux mots, de nouveaux sens à des mots préexistants et de nouvelles locutions sont apparus depuis le début de la pandémie. Ils permettent de nommer la nouvelle réalité et les adaptations sociales que la population a subies ou qu’elle s’est inventées par la force des choses.

C’est un réflexe tout à fait normal, estime Karine Gauvin, professeure de linguistique à l’Université de Moncton. «J’ai comme l’impression que ce virus-là nous est tombé dessus du jour au lendemain, donc il y avait une nécessité d’avoir des mots tout de suite. Ça ne donne pas beaucoup de temps pour voir où les dés vont tomber. On va juste utiliser ces mots et c’est comme ça.»

En premier lieu, le nom du fléau : coronavirus. C’est un mot qui existe depuis longtemps, mais c’est vraiment avec l’arrivée de la COVID-19 qu’il s’est fait connaitre auprès de la population en général. Les coronavirus forment une famille de virus qui provoquent une gamme de maladies allant à d’un rhume banal à des maladies respiratoires graves et mortelles comme le SRAS, il y a quelques années.

Karine Gauvin n’aime guère ce mot, puisqu’il est de construction anglophone, constitué d’abord de l’élément spécifique (corona) puis de l’élément général (virus). «En français, on ne devrait pas utiliser un mot comme ça, dit-elle. Parce que, si l’on construisait ce mot en français, on ferait le contraire, ce qui donnerait “virus corona”.»

Le virus qui s’est répandu partout dans le monde ces derniers mois est une nouvelle forme de coronavirus, d’où le terme «nouveau coronavirus» utilisé pour le nommer. Et pour désigner la maladie provoquée par ce «nouveau coronavirus», on a développé l’acronyme COVID-19.

Karine Gauvin, professeure de linguistique à l’Université de Moncton.

COVID-19 : masculin vs féminin

Au départ, au Canada francophone, c’est la forme masculine qui semblait faire consensus. Puis, au début mars, tout a basculé. Certaines instances comme Radio-Canada et l’Office québécois de la langue française (OQLF) ont statué que COVID est plutôt féminin.

Le service linguistique de Radio-Canada a recommandé à son personnel d’utiliser le féminin, faisant écho à la désignation officielle retenue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au mois de février. La logique veut que l’acronyme COVID, qui est en anglais, mais non traduit, signifie «coronavirus disease», le «19» faisant référence à 2019, l’année où il a été découvert.

«Les sigles étrangers prennent généralement le genre qu’aurait en français le mot de base qui les compose, explique la fiche de l’OQLF. En vertu de cette règle, COVID-19 est de genre féminin, car dans la forme longue du terme français, “maladie à coronavirus 2019”, le mot de base est maladie.»

Le féminin n’était pas une évidence, même pour certains linguistes. «Au début, j’ai pensé que ce serait du genre masculin et j’ai été très surprise quand, du jour au lendemain, les médias se sont mis à écrire “la” COVID-19», souligne Marie-Éva de Villers, linguiste, lexicographe et autrice du Multidictionnaire de la langue française.

Elle recense d’ailleurs les mots et les nouveaux sens de certains termes reliés à la COVID-19 qu’elle ajoutera à la prochaine édition de son Multidictionnaire. «Je vais mettre une note pour dire que le masculin aurait pu être utilisé. Il y a un problème sur le genre du mot.»

Selon Karine Gauvin, on aurait tout aussi bien pu pencher pour le masculin.


« Le genre est complètement arbitraire en français. Tu peux inventer des raisons pour donner un genre, mais ça ne se tient pas. Il n’y a pas d’argument logique. C’est arbitraire. On dit : c’est parce que ça vient de la maladie. Oui, mais il y a des noms de maladie qui sont masculins! Ça ne marche pas. C’est un choix. C’est souvent le fruit de l’évolution du latin. Même en latin, le genre est arbitraire. »
Karine Gauvin, professeure de linguistique à l'Moncton

En France, d’ailleurs, le choix s’est plutôt porté sur le masculin.

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne se questionne pas. Doit-on dire «le» ou «la» Covid-19? titre un article consacré à ce sujet sur le site Web de la radio culturelle nationale publique France Culture. «Mais pourquoi ne s’accorde-t-on pas avec le Québec?» se demande l’auteur de l’article, Pierre Ropert.

Certains linguistes français y voient un parallèle avec des mots comme «job» et «business», que l’on utilise au féminin au Canada, mais au masculin ailleurs.

Marie-Éva de Villers, linguiste, lexicographe et autrice du Multidictionnaire de la langue française.

Les néologismes

L’un des nouveaux mots qui se sont imposés durant la pandémie est «déconfinement», pour décrire les mesures qui mettront fin au confinement général. Il s’agit dans ce cas d’une évolution logique, souligne Marie-Éva de Villers. «Il faut dire qu’il est formé normalement, comme on avait confinement, déconfinement devient un dérivé.»

«Confinement» avait auparavant un sens davantage utilisé dans le milieu carcéral ou hospitalier. Et si le déconfinement provoque une remontée du nombre de cas et de décès, il ne faudrait pas s’étonner de voir apparaitre le mot «reconfinement» dans notre vocabulaire.

«Déconfinement» fera donc son entrée dans la prochaine édition du Multidictionnaire, en compagnie entre autres d’«anosmie» (perte partielle ou complète d’odorat qui accompagne souvent la COVID-19) et d’«anxiogène» (qui provoque de l’anxiété). Ce sont des mots qui existaient déjà, mais qui étaient très peu d’usage commun avant cette pandémie.

C’est aussi le cas de «distanciation sociale», devenue monnaie courante pour exprimer une nouvelle contrainte de protection face au virus. L’OQLF indique que l’expression est utilisée depuis le milieu des années 2000 par les autorités sanitaires au Canada comme dans les principaux pays francophones d’Europe. Évidemment, son ampleur en a fait un mot de tous les jours.

Certains linguistes et observateurs critiquent cet usage, soulignant qu’il s’agit d’un calque de l’anglais «social distancing». On lui préfère «distanciation physique» qui décrit mieux le phénomène, alors que «distanciation sociale» peut insinuer un isolement social ou encore un écart entre les classes sociales.

Toujours est-il que l’OQLF considère que l’expression «distanciation sociale» «est acceptable pour désigner l’espacement physique entre deux choses ou deux personnes.»

Une autre expression qui aura une chance de perdurer est «aplatir la courbe», répétée d’innombrables fois pour expliquer l’importance de ralentir la propagation du virus afin d’éviter que les hôpitaux et leur personnel ne soient surchargés.

D’autres mots, peut-être plus éphémères, ont fait leur apparition : «covidé» pour qualifier les gens atteints de la maladie — comme on dit «grippé» — ou encore «quatorzaine» pour désigner la période de quatorze jours d’isolement recommandée dans certains cas.

La langue anglaise connait évidemment le même phénomène, avec des débordements sur le français. Un bon exemple : «covidiot», qu’on utilise pour qualifier ceux qui transgressent les règlent sanitaires. On peut mettre dans le même club «quarantini» pour désigner un martini dégusté pendant une quarantaine, et par extension, en confinement. Un autre mot du genre, «locktail» a été inventé, voulant dire un cocktail préparé en lockdown (confinement).

Un consultant linguistique britannique, Tony Thorne, dit avoir répertorié plus de 1 000 néologismes anglophones. Les prochaines éditions de certains dictionnaires risquent de s’épaissir.