La sociolinguiste Annette Boudreau
La sociolinguiste Annette Boudreau

Entretien avec Annette Boudreau : Regard sur les idéologies linguistiques : les nuances du français

Nelly Guidici
Nelly Guidici
Francopresse
Dans le cadre de son travail de sociolinguiste, Annette Boudreau explore le sujet de l’insécurité linguistique et raconte son propre parcours : «Ça me touchait personnellement et je ne pouvais plus supporter de voir des gens humiliés à qui on reproche leur manière de parler.»

Enseignante de français langue maternelle avant de devenir professeur de sociolinguiste à l’Université de Moncton, Annette Boudreau mène des recherches sur le rapport entre idéologies linguistiques, pratiques linguistiques et construction identitaire en milieu minoritaire, en particulier en Acadie. Elle est l’auteure de l’essai À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie publié en 2016 par la maison Classiques Garnier de Paris.

Mme Boudreau s’est entretenue avec Francopresse avant de donner une série de conférences, notamment à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, et au Centre de recherches en éducation franco-ontarienne à Toronto.


Francopresse : Pouvez nous parler des idéologies linguistiques développées en Amérique du Nord?

Annette Boudreau : Il y a l’idéologie du standard qui existe dans la francophonie surtout, et est beaucoup plus forte que chez les Anglais de l’Angleterre. Cette idéologie présente l’idée, imprégnée, que le français est unique. [Il existe] aussi l’idéologie du monolinguisme, présente chez certains anglophones qui pensent que le Canada devrait être anglophone.

L’idéologie du bilinguisme, assez répandue, veut que deux langues soient égales dans un territoire donné. Mais ce n’est pas ça la réalité et il y a rapport de pouvoir dominant dominé.

[Il y a aussi] l’idéologie du dialecte qui est une réponse à l’idéologie du standard, on brandit la langue vernaculaire stigmatisée en réponse à l’idéologie du standard, vous ne m’acceptez pas comme francophone légitime donc voilà comment je vais parler, je vais mettre de l’avant des expressions stigmatisées et acceptez-le ou non. C’est très présent par exemple chez des artistes comme Lisa Leblanc, Radio Radio ou Dead Obies à Montréal. Mais j’ai l’impression que pour eux c’est une réponse peut-être involontaire et pas consciente.

Georgette LeBlanc de la Nouvelle-Écosse qui est présentement la représentante parlementaire des artistes au Canada, est hyper consciente du français qu’elle utilise (elle est titulaire d’un doctorat en études francophones en Louisiane) et met de l’avant certaines expressions de la Nouvelle-Écosse volontairement. C’est une autre façon de vivre et je trouve que ces exemples sont extrêmement inspirants.


Francopresse : Comment définiriez-vous l’insécurité linguistique?

A.B. : C’est un sentiment de ne pas être légitime comme locuteur francophone et de ce manque de légitimité découle le sentiment de ne pas être un vrai francophone.

Sur la sécurité linguistique, on dit souvent qu’elle est généralisée et on souffre tous d’insécurité linguistique à un moment ou à un autre, on est tous insécures quand on apprend une autre langue, mais ce n’est pas la même chose quand c’est la langue par laquelle on se construit qui est censée être la «langue maternelle». Quand une personne se fait dire : «je regrette, tu n’es pas un locuteur légitime», c’est une autre blessure qui est très différente. J’entends souvent des gens qui parlent une langue seconde dire «ce n’est pas ma langue maternelle», et là le jugement ne peut pas porter sur la personne. Ça ne l’atteint pas de la même façon et ça n’a pas les mêmes conséquences en d’autres mots.

En même temps, l’insécurité linguistique peut nous permettre d’avancer, ça ne nous paralyse pas, mais permet de nous améliorer sur nos pratiques linguistiques.

Francopresse : Vous dites que «l’insécurité linguistique nous permet d’avancer», mais c’est un processus peu agréable.

A.B. : L’insécurité linguistique qui fait avancer n’est pas toujours agréable, mais pour moi le doute fait partie de l’existence et c’est comme ça qu’on avance plutôt que d’être dans la certitude. Les discussions avec les linguistes veulent montrer qu’il y a des français qui sont valorisés sur le marché public. Je me sentirais très mal de dire que toutes les langues se valent sur le plan social, ce n’est pas vrai et les gens vont payer un prix.


Francopresse : Quels sont les liens entre les idéologies, la discrimination et l’insécurité linguistique?

A.B. : Il peut y avoir des discours qui portent sur la langue et qui, finalement, portent sur les individus, surtout quand ces individus se construisent par la langue et c’est le cas de plusieurs francophones au Canada. Ce n’est pas une langue qui est là comme un accessoire c’est vraiment la langue dans laquelle on se définit et je vais donner quelques exemples d’artistes qui s’émancipent de cette vision fermée de la langue.

[Dans mes conférences], je vais aussi parler de Justin Trudeau et de la presse, du traitement qu’il a reçu au tout début de son mandat. Je vais également parler du traitement reçu par Claudette Bradshaw de la part des médias. Acadienne et ancienne ministre responsable de la francophonie, elle a fait part de la honte qu’elle avait de sa langue au contact des francophones du monde. Je vais montrer à quel point les journalistes attaquent la langue des politiciens et il y a une forme de violence à mon sens.