Dans la foulée de la crise de l’Université Laurentienne, l’Université Libre du Nouvel-Ontario (ULNO) a organisé, pour la 3e fois depuis 1973 le colloque Franco-Parole.
Dans la foulée de la crise de l’Université Laurentienne, l’Université Libre du Nouvel-Ontario (ULNO) a organisé, pour la 3e fois depuis 1973 le colloque Franco-Parole.

Après 50 ans, un monde universitaire francophone toujours en résistance

Inès Lombardo
Inès Lombardo
Francopresse
FRANCOPRESSE – Dans la foulée de la crise de l’Université Laurentienne, l’Université Libre du Nouvel-Ontario (ULNO) a organisé, pour la 3e fois depuis 1973, le colloque Franco-Parole. À l’époque, l’objectif était d’améliorer l’offre et la qualité des cours en français à l’Université Laurentienne. Pour cette troisième édition, les recteurs, professeurs et étudiants qui ont participé à l’évènement avaient tous un objectif commun : mener à la création d’une université de langue française dans le Moyen-Nord de l’Ontario.

Le colloque a pris des airs de résistance au fil des exposés des panélistes présents, tous professeurs d’histoire à travers le Canada. Le 23 juin s’est déroulé le panel «L’institution universitaire et la francophonie canadienne» qui retraçait, avec une lentille historique, les origines et le rôle de plusieurs universités francophones, notamment du Campus Saint-Jean en Alberta et les universités au Manitoba.

Dans les cas présentés, des défis communs se sont dressés pour les universités francophones au fil des gouvernements provinciaux successifs.

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Les coupes budgétaires et le manque de fonds qui en découle sont les traits communs au cœur de la fragilité des institutions universitaires dans la francophonie canadienne.

Valérie Lapointe Gagnon, professeure agrégée d’histoire à la Faculté Saint-Jean, en Alberta, a rappelé que «Jason Kenney, qui est pourtant francophile, est arrivé au pouvoir avec son gouvernement conservateur uni en 2019 avec un gros programme pour réduire la taille de l’État et réduire les dépenses dans un contexte de transition économique».

Si le campus a réussi à préserver son autonomie, «les compressions budgétaires n’ont pas été réglées».

La professeure a d’autant plus déploré ces compressions qui ont amené à un nouveau modèle d’université «vraiment ancré dans le néolibéralisme et axé sur les demandes du marché», avec «des indices qui, évidemment, ne fonctionnent pas avec le modèle d’un petit campus francophone et qui ne fonctionnent pas avec le domaine des arts et des sciences humaines en général».

Une conception «instrumentaliste», «inquiétante»

Un modèle également retrouvé du côté du Manitoba, comme l’a souligné Patrick Noël, professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface (USB).

Patrick Noël est professeur agrégé d’histoire et de théorie de l’histoire et directeur du Département des sciences humaines et sociales à l’Université de Saint-Boniface (USB).

Ce dernier a rappelé que le ministre du Développement économique et de l’Emploi de sa province, Ralph Eichler, dans une lettre de décembre 2019 adressée aux universités manitobaines, défendait une vision «affreusement réductrice de l’université».

Le document cite le ministre ainsi : «[L]a réussite peut prendre diverses formes depuis l’obtention d’un emploi à la fin de ses études à l’accumulation de plusieurs diplômes, mais au bout du compte, les étudiants feront valoir leurs compétences sur le marché du travail et répondront aux besoins en main-d’œuvre du Manitoba.»

Cette conception «instrumentaliste», «inquiétante», «détourne l’université de sa réelle mission, celle de conserver, de transmettre et de faire avancer le savoir en [formant] des citoyens avec un esprit critique», pointe Patrick Noël.

L’organisateur du colloque et nouveau recteur de l’Université de Sudbury, Serge Miville, est intervenu 24 heures plus tard, dans le panel du lendemain sur cette même question, concernant l’avenir de l’Université libre du Nouvel-Ontario : «C’est intéressant ; on finance de moins en moins l’institution [universitaire], mais on la contrôle de plus en plus parce qu’on veut l’orienter vers le marché. Donc comment fait-on comme recteurs, comme universitaires, chercheurs […] pour ne pas trahir notre mission fondamentale qui est particulière en milieu francophone minoritaire […] tout en répondant à la réalité?»

Martin Pâquet, historien à l’Université Laval et titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN), a quant à lui précisé une autre mission de l’université, conçue au fil du temps : «La mission universitaire repose sur un équilibre entre les pôles de la vérité et de la pertinence […]. Les deux concepts se heurtent pour assurer l’autonomie de l’Université.»

Martin Pâquet, historien à l’Université Laval et titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN), participait également au panel du 23 juin sur les institutions universitaires et la francophonie canadienne.

«Ça nous prend une aide, un plan qui va être global pour l’ensemble des établissements, pour qu’on puisse se projeter dans l’avenir et continuer les rôles et les fonctions [de l’université]», a conclu Valérie Lapointe-Gagnon depuis l’Alberta.

Pour jeter les bases d’un tel plan, des idées puisées dans les origines de plusieurs universités francophones au Canada et ailleurs ont été évoquées au conseil des recteurs, le 24 juin.

Ce panel regroupait le recteur de l’Université de Hearst, Luc Bussières, l’ancien recteur de l’Université de Moncton Jacques-Paul Couturier et l’ancien recteur par intérim de l’Université de l’Ontario français (UOF) Normand Labrie.

Les universités francophones doivent unir leurs forces

Les trois recteurs ont chacun survolé les origines et le mode de fonctionnement de leurs universités, mais aussi d’autres institutions créées à l’international sur des modèles non traditionnels.

Normand Labrie a notamment mentionné l’Université libre de Bozen-Bolzano en Italie, créée en 1997, qui se veut multilingue en rassemblant l’italien, l’allemand et l’anglais pour répondre au besoin des minorités régionales.

«Je voulais passer en revue ces exemples-là pour souligner qu’on réfléchit présentement à la mise sur pied d’une université de langue française pour le Nouvel-Ontario […] C’est un projet qui requiert une mobilisation collective et qui a besoin d’une vision d’avenir, d’une mission unique aussi, et d’un projet académique et pédagogique qui soit distinct», a souligné l’ancien recteur par intérim de l’UOF.

L’ancien recteur par intérim de l’UOF Normand Labrie.

Jacques-Paul Couturier, ancien recteur de l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick, est revenu sur les expériences de son université qui s’est battue pour retenir les étudiants acadiens dans la province.

Un combat mené au prix de nombreuses tensions régionales, rappelle-t-il, et qui ont débouché au milieu des années 70 par l’établissement de trois campus : Moncton, Shippagan et Edmundston.

«Le choix des mots est important», selon Jacques-Paul Couturier. Les trois campus sont des constituants de l’Université de Moncton qui font partie de la cohésion de l’institution.

La grande gamme de formations offertes est aussi un élément qui a fait que les étudiants restent dans leur province, a souligné l’ancien recteur, qui a partagé des chiffres de rétention des étudiants au Nouveau-Brunswick :

La grande gamme de formations offertes est aussi un élément qui a fait que les étudiants restent dans leur province, selon Jacques-Paul Couturier.

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Son collègue Luc Bussières, recteur de l’Université de Hearst, devenue autonome tout récemment, a partagé le secret du succès du redressement de l’établissement.

Partant de la crise financière mondiale de 2008, qui a durement touché l’Université de Hearst, il a rappelé que le recteur de l’époque, Raymond Tremblay, a formé un comité interne en 2012 pour rendre l’Université de Hearst pérenne. En a découlé un rapport, adopté par toutes les instances de l’Université, pour lancer une réforme en profondeur qui a été initiée à l’automne 2014. Une réforme qui ressemble plus à une «révolution», a appuyé Luc Bussières.

Partant de la crise financière mondiale de 2008 qui a durement touché l’Université de Hearst [Luc Bussières] rappelle qu’un comité interne est nommé par le recteur de l’époque Raymond Tremblay en 2012 pour rendre l’Université de Hearst pérenne.

Ce dernier a également souligné l’idée de la collaboration «très prometteuse» avec l’Université de l’Ontario français, évoquant un réseau et une mise en commun des ressources.

Un point sur lequel Serge Miville, nouveau recteur de l’Université de Sudbury, a rebondi avec ferveur : «Comment fait-on pour collaborer vraiment? Il y a des économies administratives et des innovations au niveau de l’enseignement à avoir, de la pédagogie à opérer.»

Pour lui, l’axe nord-sud - Sudbury, Toronto et Hearst - n’est qu’une étape de développement.

Cet ancien professeur de l’Université Laurentienne voit plus loin : «Comment [établir] l’axe est-ouest [et] s’entraider à l’échelle de la francophonie canadienne? Une fois qu’on est capable de vraiment consolider le réseau des universités de langue française en Ontario, la grande question sera : [comment collaborer] avec Moncton, Saint-Boniface et le Campus Saint-Jean?»