Pulchérie Mboussi, à droite, fondatrice de la Société culturelle africaine et caribéenne à Victoria
Pulchérie Mboussi, à droite, fondatrice de la Société culturelle africaine et caribéenne à Victoria

Femmes, noires et francophones : une triple marginalisation

Lucas Pilleri
Lucas Pilleri
Francopresse
Chaque année en février, le pays célèbre le Mois de l’histoire des Noirs. Cette année, le gouvernement du Canada a établi le thème des Femmes noires canadiennes. L’occasion de mettre en lumière le travail de quatre francophones impliquées dans leur communauté, qui poursuivent le combat pour se faire une place dans la société. Leur témoignage montre la difficulté qu’il y a à cumuler les exclusions.

Une nouvelle génération de femmes noires canadiennes et francophones a repris le flambeau. Car si du chemin a été parcouru pour l’intégration des minorités, il reste encore beaucoup à accomplir.


Une implication au quotidien

Silvia Mangue s’investit beaucoup dans son rôle de présidente de la British Columbia Black History Awareness Society. « La communauté noire de Victoria représente seulement 0,8 % de la population, explique-t-elle. D’où le défi de créer un sentiment d’appartenance ».

À Toronto, Léonie Tchatat essaie de répondre aux besoins des immigrantes francophones. Pour cela, elle fonde en 1992 la Passerelle IDÉ (Intégration et développement économique). « Étant moi-même immigrante du Cameroun et ayant connu des défis dans mon processus d’intégration au Canada, j’ai voulu créer une structure d’aide », précise-t-elle.

Pulchérie Mboussi, elle, est camerounaise et a vécu 20 ans à Québec avant de s’établir à Victoria. « Quand je suis arrivée, il n’y avait pas beaucoup de vie ethnoculturelle, indique-t-elle. Avec mon organisme, la Société culturelle africaine et caribéenne, j’essaie de promouvoir les couleurs du continent africain ».

Silvia Mangue, présidente de la British Columbia Black History Awareness Society à Victoria

Enfin, Violène Gabriel est originaire d’Haïti. Arrivée au Canada en 1975, elle crée en 2006 le Regroupement Affaires Femmes (RAF), le seul ralliement intergénérationnel de filles et de femmes noires franco-canadiennes, répondant ainsi à « un besoin criant de plateforme d’expression ».


Un triple fardeau

Ces quatre femmes témoignent de la difficulté à être une femme, noire et francophone. « On est encore plus marginalisées », certifie Léonie Tchatat. Elle évoque notamment l’accessibilité économique : « Les statistiques le montrent, les immigrantes noires sont moins bien payées. Il faut souvent travailler deux fois plus que les autres pour faire sa place », observe-t-elle.

Nommée l’an dernier à la Commission ontarienne des droits de la personne, la chef de file communautaire s’attache malgré tout aux grands principes canadiens : « On vit dans un pays qui porte des valeurs d’inclusion et d’équité, même si on sait que beaucoup de communautés restent marginalisées. Je suis contente de pouvoir contribuer de façon constructive à ce problème ».

À Victoria, Pulchérie Mboussi constate avec regret que « certains francophones africains ont abandonné le français en venant au Canada », signe qu’il n’est pas aisé de défendre sa francophonie lorsqu’on porte déjà le fardeau de l’immigrant. « Les gens ont une image erronée de la communauté noire. Ils pensent que je suis africaine, mais ce n’est pas une nationalité ! Je suis camerounaise et canadienne », insiste-t-elle. Pour affirmer cette double identité, elle essaie de garder sa culture « vivante » et de sensibiliser les autres, « sinon on se fait assimiler », confie-t-elle.

Malgré les embûches, Violène Gabriel a toujours défendu son identité francophone. « Je ne me suis jamais considérée comme Noire, mais comme francophone. Je ne regarde pas ma couleur. Je sais qu’on est victimes à chaque minute de notre vie, mais ce n’est pas important pour moi », déclare-t-elle. À cet égard, elle estime que la valeur du français n’est pas assez reconnue en Ontario. « On dit qu’Ottawa est une ville bilingue, mais il reste beaucoup à faire pour clamer haut et fort que l’on est francophones ! ». Elle établit même un parallèle qui donne à réfléchir : « Je pense que la francophonie a été maltraitée comme les Noirs l’ont été ».

Arrivée au Canada dans les années 1990, Léonie Tchatat atteste de la transformation de la communauté : « La communauté est beaucoup plus plurielle. La moitié des francophones en Ontario sont nés à l’extérieur du pays ». En outre, ce sont aussi les politiques qui ont changé : « Elles sont devenues plus ouvertes, plus de services sont offerts, et on se bat pour sensibiliser le gouvernement à la valeur ajoutée que représentent les immigrants francophones », souligne-t-elle.


Un travail de reconnaissance

Le combat va bien au-delà du Mois de l’histoire des Noirs pour la plupart de ces femmes. « Nous célébrons les femmes noires tous les jours ! », confirme Silvia Mangue. Même son de cloche chez Léonie Tchatat : « La célébration doit se faire au quotidien, à travers les politiques et un changement transformatif ».

Malgré tout, Pulchérie Mboussi y voit l’occasion de « sortir de l’ombre ». Avec le gala de reconnaissance de sa Société culturelle, elle salue chaque année l’impact et la valeur de membres de sa communauté. Violène Gabriel, elle, honore à l’occasion de la Journée internationale de la femme huit « modèles d’excellence » lors du gala du RAF : femmes médecins, professeures, ingénieures, entrepreneures... « On va les chercher et on les rend visibles, car c’est rare que l’on remarque le travail de ces femmes », relève la fondatrice.

Pour Léonie Tchatat, il faut poursuivre ses idéaux. « Je crois vraiment à la cohésion sociale, au pont des cultures et à l’adoption d’une vision commune pour faire avancer les choses. Quand on a une société équitable, on a une société très saine », assure-t-elle.

Si le flambeau passe, la lutte se poursuit : « Si on ne continue pas de s’émanciper, le travail sera perdu. C’est à nous de prendre notre place », conclut Violène Gabriel.

Violène Gabriel, directrice générale et fondatrice du RAF