Profs francophones recherchés

Ericka Muzzo
Ericka Muzzo
Francopresse
FRANCOPRESSE – À l’instar des écoles francophones en milieu minoritaire, les programmes d’immersion ont vu leur pénurie d’enseignants en français s’aggraver depuis le début de la pandémie. Pour tenter de remédier à la situation, la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants et l’Association canadienne des professionnels de l’immersion ont toutes deux lancé des campagnes de recrutement d’envergure.

Après avoir lancé en juin dernier sa campagne Teacher 5 étoiles, l’Association canadienne des professionnels de l’immersion (ACPI) a donné le 8 février le coup d’envoi au site Web jobimmersion.ca, une plateforme visant à réunir en un seul endroit les offres d’emploi en enseignement immersif et en français langue seconde au Canada.

De son côté, la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (CTF/FCE) tente depuis octobre dernier de recruter de nouveaux étudiants en enseignement via la campagne Enseigner, ça me parle!  

L’ACPI estime que 20 000 enseignants d’immersion supplémentaires seront requis dans les années à venir. La CTF/FCE chiffre pour sa part à 12 500 les postes d’enseignants en français langue première qui seront à combler au Canada d’ici cinq ans.

Les deux associations n’indiquent toutefois pas être en compétition pour le recrutement de professionnels.  


« Les gens vont choisir. Le but ultime, que ça soit la campagne de l’ACPI ou la nôtre, c’est vraiment d’attirer les gens vers la profession enseignante. »
Anne Vinet-Roy, co-porte-parole de la campagne Enseigner, ça me parle! et présidente de l'AEFO
Anne Vinet-Roy est co-porte-parole de la campagne <em>Enseigner, ça me parle!</em> et présidente de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO).

«Ultimement, il y a peut-être des gens qu’on aimerait voir venir dans notre système d’éducation de langue française qui vont choisir l’immersion, mais je ne pense pas que ça soit vraiment sain de voir ça comme un problème grave. L’important, c’est qu’on a besoin de part et d’autre de gens qui choisissent la profession enseignante au cours des prochaines années», ajoute celle qui est également présidente de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO).

Un esprit de partage

À l’ACPI, la gestionnaire de la Stratégie de recrutement et de rétention d’enseignants en immersion, Marie-France Gaumont, souligne qu’une certaine collaboration s’est établie entre les organismes du milieu.

«On travaille tous à la table de concertation nationale sur le français langue seconde. La FCE est aussi présente à cette table-là et on a eu l’occasion, puisque Patrimoine canadien est le grand chef d’orchestre de dans ce projet, de se partager un peu nos projets, nos avancements. Le site Teacher 5 étoiles [lancé en juin 2020] a été vraiment celui qui a donné le ton à ce type d’exercice de recrutement là», indique néanmoins la gestionnaire de l’ACPI.

Marie-France Gaumont est gestionnaire de la Stratégie de recrutement et de rétention d’enseignants en immersion à l'ACPI.

Annoncée en mai 2019 par le gouvernement du Canada, la table de concertation nationale sur le français langue seconde s’inscrit dans la Stratégie nationale de recrutement et de rétention d’enseignants, financée via le Plan d’action pour les langues officielles 2018-2023.

Deux enveloppes de 31,29 millions de $ sur quatre ans ont été allouées au recrutement d’enseignants pour les écoles minoritaires et au recrutement d’enseignants d’immersion et de français langue seconde. Les campagnes de l’ACPI et la CTF/FCE sont ainsi financées par Patrimoine canadien.  

Des milieux différents

Au sein des deux organismes, on met l’accent sur les grandes différences entre ces deux milieux d’enseignement. «Quand on enseigne dans un programme d’immersion, on enseigne la langue et un petit peu un élément culturel pour faire connaitre la culture qui vient avec la langue. Ce n’est pas de la construction identitaire comme on fait dans les écoles de langue française en milieu minoritaire», mentionne Anne Vinet-Roy.

Un point de vue qui résonne également à la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF) : «Il y a vraiment une distinction à faire entre enseigner dans une école de langue française et enseigner dans un programme d’immersion qui fait partie d’une école anglophone. Pour l’enseignant, c’est un choix à faire entre vivre en français et enseigner en français, ou enseigner le français [à des élèves davantage anglophones]», note la directrice générale, Valérie Morand.

Valérie Morand, directrice de la FNCSF.

Si auparavant c’était surtout des francophones de langue maternelle qui comblaient les postes en immersion, les cinq dernières années ont aussi vu des anglophones de langue maternelle décider d’y faire carrière, indique Marie-France Gaumont de l’ACPI.

«Souvent, ce sont des gens qui ont suivi un programme d’immersion française et qui ont tellement apprécié leur expérience qu’ils veulent redonner un peu de ce cadeau-là du bilinguisme à leurs élèves», remarque la gestionnaire. C’est notamment le cas de certains des «enseignants vedettes» de la campagne de l’ACPI.

Des données plus solides à venir

Les prévisions de 20 000 enseignants en immersion de l’ACPI sont basées sur des projections faites au niveau du bilinguisme et de la tendance à la hausse d’environ 5 % d’inscriptions supplémentaires chaque année en immersion.

«Ces projections-là sont tirées du Commissariat aux langues officielles, qui prévoit que le Canada va avoir besoin de 20 000 enseignants en immersion française d’ici les prochaines années», indique encore Marie-France Gaumont.

D’ici l’été, l’ACPI espère toutefois être en mesure de mieux chiffrer l’ampleur de la pénurie grâce à une recherche financée par Patrimoine canadien. Le Plan d’action sur les langues officielles 2018-2023 prévoit une somme de 3 millions de $ «pour appuyer la recherche et l’analyse de données à Statistique Canada».

«L’intention est de venir chiffrer combien il manque d’enseignants en immersion parce que, jusqu’à maintenant, tous les partenaires assis autour de la table ignorent quelle est l’ampleur de cette pénurie-là. On sait qu’elle est là, tous les conseils scolaires témoignent à quel point c’est compliqué de combler tous les postes, mais pour l’instant on n’a toujours pas de données fiables qui nous permettent de dresser le portrait», souligne Marie-France Gaumont.

Elle ajoute que d’autres organismes ont également obtenu du financement dans ce sens, de sorte qu’en immersion comme au niveau des programmes de langue maternelle anglaise ou française, des données «beaucoup plus solides» devraient bientôt voir le jour.

«L’hypothèse, c’est que dans les milieux ruraux, c’est encore plus compliqué d’aller recruter des enseignants en immersion. Il y a même probablement des provinces qui souffrent plus que d’autres», avance encore Marie-France Gaumont.

Un portrait mieux défini de la situation permettra donc au gouvernement ainsi qu’aux organismes de mesurer le succès des campagnes de recrutements, mais aussi d’orienter leurs efforts vers les milieux les plus touchés par la pénurie d’enseignement.