Université et cathédrale de Saint-Boniface, avenue Cathedrale, Winnipeg.
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Pandémie et financement des universités : un enjeu stressant

André Magny
André Magny
Francopresse
FRANCOPRESSE – Après les annonces de possibles compressions budgétaires par le gouvernement manitobain dans le budget de l’Université de Saint-Boniface et le cri d’alerte lancé par l’Acfas à la mi-mai, quel sort financier la pandémie actuelle réserve-t-elle aux universités francophones en milieu minoritaire au Canada?

Premier texte d’une série de deux. 

D’entrée de jeu, la rectrice de l’Université de Saint-Boniface (USB), Sophie Bouffard, tient à mentionner «qu’on a été épargné» par rapport à ce qui s’annonçait.

Le gouvernement manitobain avait sommé les établissements postsecondaires manitobains d’envisager des scénarios pouvant aller jusqu’à 30 % de compressions budgétaires, une éventualité qui inquiétait beaucoup l’Acfas. Puis on a parlé de 2 % de réduction. Mais tout porte à croire que ce sera finalement une baisse de 1 % de l’octroi provincial.

Selon Mme Bouffar, l’USB ne s’en sort donc pas trop mal si on la compare avec l’Université du Manitoba (UM), qui devrait subir des compressions de 4 %. La rectrice souligne tout de même «attendre la lettre officielle du ministre de l’Éducation».

Sophie Bouffard, rectrice de l’Université de Saint-Boniface.

Le président de l’Acfas-Manitoba, Patrick Noël, est plus incisif. «Une bonne nouvelle en cache une moins bonne», évalue-t-il après que le gouvernement de Brian Pallister ait annoncé, le 28 mai dernier, qu’il injecterait quelque 25,6 millions $ en financement ponctuel pour aider les établissements postsecondaires de la province à s’adapter à la réalité post-COVID-19.

Patrick Noël déplore que le gouvernement de Brian Pallister souhaite «décider où l’argent va aller». Le gouvernement manitobain veut que les universités réaménagent leurs programmes en fonction des besoins postpandémie des entreprises, ce qui pourrait signifier une perte d’indépendance des universités au niveau des programmes académiques.

Patrick Noël est professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface ainsi que président d’ACFAS-Manitoba.

Une situation préoccupante

La situation actuelle n’est pas à prendre à la légère. Non seulement pour Saint-Boniface, mais aussi pour d’autres établissements en situation minoritaire, comme le Campus Saint-Jean à Edmonton. 

Tous en conviennent, à commencer par la présidente de l’Acfas, Lyne Sauvageau. Elle évalue qu’un manque à gagner significatif pourrait avoir des conséquences néfastes pour les universités francophones, notamment en ce qui concerne la recherche. Celle-ci «est essentielle puisque sans elle, peu de travaux se penchent sur les réalités à la fois complexes et singulières vécues par ces communautés [francophones minoritaires].»

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Même son de cloche du côté de François Charbonneau. Membre du conseil d’administration de l’Acfas, professeur adjoint et codirecteur de l’axe Francophonies minoritaires, histoire et politiques des langues à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, M. Charbonneau estime «qu’il existe effectivement une menace au financement de certaines institutions universitaires [comme] le campus Saint-Jean de l’Alberta, parce qu’il fait les frais de coupures à l’ensemble du réseau universitaire de la province.» 

François Charbonneau est membre du conseil d’administration de l’Acfas, professeur adjoint et codirecteur de l’axe Francophonies minoritaires, histoire et politiques des langues à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

En ce qui concerne l’Ontario, là aussi l’avenir le préoccupe. Pourquoi? «Parce qu’on ne sait pas si les étudiants de l’Est et du Nord iront à la nouvelle université de Toronto dite franco-ontarienne [Université de l’Ontario français, NDLR]. Comme le bassin d’étudiants canadiens-français n’augmente pas, quelqu’un quelque part en fera les frais», estime François Charbonneau. 

«Cela dit, le nombre de programmes prévus par cette institution ontarienne est tellement faible que ça n’affectera pas Ottawa, qui offre plus de 350 programmes de baccalauréat en langue française. Mais d’autres petites institutions pourraient en pâtir», enchaine-t-il en faisant allusion à des universités comme la Laurentienne à Sudbury et Saint-Paul à Ottawa.

De son côté, la présidente-directrice générale de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC), Lynn Brouillette, soutient que les membres de l’ACUFC «font face à une multitude de défis organisationnels occasionnés notamment en raison du contexte dans lequel ils évoluent.» 

Pour elle, il est clair que «les pressions budgétaires sont proportionnellement plus fortes sur les établissements de petite taille, qui ne bénéficient pas d’économies d’échelle.»

La présidente-directrice générale de l’ACUFC, Lynn Brouillette.

Des répercussions jusqu’en 2024

C’est une vérité de La Palice que la prochaine rentrée sera cruciale pour le système universitaire. «La COVID-19, c’est un défi exceptionnel pour nous. Un défi budgétaire. On a dû annuler deux sessions», souligne Allister Surette, recteur et vice-chancelier de l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse. 

En raison d’une entente signée avant la pandémie, les universités de cette province maritime ne subiront pas de compressions. «On a droit à une augmentation d’au moins 1 % depuis six ans», mentionne le recteur acadien. 

Le recteur et vice-chancelier de l’Université Sainte-Anne, Allister Surette.

M. Surette craint cependant un autre problème : les inscriptions pour la rentrée. «Une plus petite cohorte aura un effet sur les quatre prochaines années.» Le manque à gagner de 2020-2021 risque de se poursuivre tout au long du bac en vertu d’un nombre restreint d’étudiants. Petites classes signifient petits revenus pour les universités.

On abonde dans le même sens au Manitoba. De plus, la rectrice Bouffard ajoute : «Les étudiants de la prochaine cohorte, il faudra bien les soutenir, les encadrer, leur donner des outils de réussite.»