L’Université de Sudbury a l’intention d’abandonner son statut bilingue et catholique pour devenir francophone et non confessionnelle, annonçait le recteur John Meehan en conférence de presse vendredi dernier.
L’Université de Sudbury a l’intention d’abandonner son statut bilingue et catholique pour devenir francophone et non confessionnelle, annonçait le recteur John Meehan en conférence de presse vendredi dernier.

L’Université de Sudbury, institution francophone : entre incertitude et défis

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – L’Université de Sudbury a l’intention d’abandonner son statut bilingue et catholique pour devenir francophone et non confessionnelle, annonçait le recteur John Meehan en conférence de presse vendredi dernier. Cette annonce survient alors que l’Université Laurentienne s’est mise à l’abri de ses créanciers et doit proposer un plan de restructuration d’ici la fin avril. Dans ce contexte, le projet de l’Université de Sudbury est confronté à un avenir incertain.

Le recteur John Meehan a annoncé, en présence de représentants de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), que l’Université de Sudbury deviendrait une institution «par, pour et avec» la communauté francophone.

Il s’est aussi montré ouvert à entamer un dialogue avec les communautés autochtones pour entreprendre une démarche similaire.

L’Université de Sudbury offre présentement cinq programmes, dont deux — Folklore et ethnologie et Études journalistiques — sont francophones.

L’établissement est présentement membre de la Fédération de l’Université Laurentienne, dont le membre titulaire s’est placé sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies en février dernier et doit présenter un plan de restructuration sous peu.

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Questionné à savoir si l’Université de Sudbury pourrait récupérer certains programmes francophones qui feraient les frais de cette restructuration, le recteur Meehan a souligné que «ce sera à la communauté et au gouvernement de décider où seront les programmes et qui va gérer ces programmes-là».

Le ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, Ross Romano, a affirmé en conférence de presse que le gouvernement provincial demeurait «engagé envers l’Université Laurentienne», sans toutefois donner plus de précisions à cause de la confidentialité imposée par les procédures judiciaires en cours.

Les recteurs de l’Université de Sudbury et de l’Université Laurentienne ont refusé les demandes d’entrevues de Francopresse pour cet article.

Une annonce qui porte à réflexion

Selon Carol Jolin, président de l’AFO, les membres du Conseil des régents de l’Université de Sudbury étaient très bien placés pour connaitre la situation de l’Université Laurentienne.

«Mon impression est qu’ils ont vu très rapidement que l’Université Laurentienne allait passer à travers une restructuration extrêmement importante et que les cours en français risquaient ou risquent d’être coupés de façon drastique», indique-t-il.

Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO).

François Charbonneau, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, pense que l’Université de Sudbury «tente de se repositionner pour sauver les billes […] occuper un créneau que l’Université Laurentienne a toujours refusé d’occuper».

Pour le politologue, l’annonce du recteur Meehan place la province devant un fait accompli : cette déclaration publique placerait «l’odieux du refus» sur le dos du gouvernement ontarien.

Daniel Cayen, ancien sous-ministre adjoint au ministère des Affaires francophones, qui s'appelait à l'époque l'Office des Affaires francophones de l'Ontario, espère «que le gouvernement de l’Ontario est à l’écoute et qu’il va réagir favorablement à ce que l’Université de Sudbury a annoncé. Ce n’est pas un secret pour le gouvernement de l’Ontario que les francophones de l’Ontario réclament la gestion scolaire au niveau universitaire depuis 40 ans 50 ans».

François Charbonneau souligne aussi qu’il est bien connu que les institutions bilingues — particulièrement celles comme l’Université Laurentienne, où 90 % des étudiants sont anglophones — créent des situations où «le français est invisible».

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François Charbonneau, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

Un défi de taille

Si l’Université de Sudbury réussissait «à rapatrier les 1300 étudiants qui étudient en français [à la Laurentienne], ça changerait complètement la nature de cette université», croit François Charbonneau.

«C’est gigantesque, parce que vous avez besoin de faire énormément de choses. Il y a un avantage, c’est que vous avez déjà une sorte de structure qui existe, mais ce n’est pas une structure qui est adaptée.»


« Vous allez passer d’une institution minuscule, qui est habituée à gérer quelques programmes avec un nombre très restreint de profs, et du jour au lendemain [devoir gérer une croissance importante]. »
François Charbonneau, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

Plusieurs des programmes offerts en français par l’Université Laurentienne sont complexes, note aussi François Charbonneau. «Est-ce qu’ils [l’Université de Sudbury] vont avoir les reins assez solides pour les offrir? Ils n’ont aucune habitude à donner de la formation en sciences de la santé, par exemple. Est-ce qu’ils vont avoir les moyens de donner des cours en sciences de la santé?»

«Il y a plein de trucs qu’ils vont devoir construire à partir de rien […] Et il y a plein de trucs qui sont plus banals, mais qui sont tout aussi problématiques : les locaux, qu’est-ce qu’ils vont pouvoir offrir comme… est-ce qu’ils veulent déménager? Se faire construire un nouveau campus? La liste de choses à faire est littéralement infinie, mais tout est possible», imagine François Charbonneau.

Et tout cela dépend de la volonté de Toronto à soutenir le processus : la province devra accepter de financer l’Université — «le nerf de la guerre» — et approuver ses programmes, rappelle le professeur de l’Université d’Ottawa.

Pour Daniel Cayen, il sera nécessaire de procéder par étape :


« La première étape, c’est que si on peut obtenir une charte et un engagement du gouvernement, il va y avoir une université francophone à Sudbury. »
Daniel Cayen, ancien sous-ministre adjoint de l'Office des Affaires francophones de l’Ontario

«Après ça, ajoute l’ex-sous-ministre adjoint, il faut avoir un processus de réflexion profonde pour déterminer ce que va faire cette université, quelle va être la programmation, qu’est-ce qui ce passe avec la programmation francophone de l’Université Laurentienne : est-ce que c’est rapatrié, comment, quels sont les budgets, quelles sont les relations que cette institution aurait avec l’Université d’Ottawa, l’Université de l’Ontario français (UOF), tout ça», énumère Daniel Cayen.

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Daniel Cayen, sous-ministre adjoint à la retraite de l'Office des Affaires francophones de l’Ontario.

Un autre projet «à la pièce»

François Charbonneau déplore la démarche «à la pièce» devant laquelle se retrouvent encore une fois les Franco-Ontariens : «Je ne suis pas contre le principe qu’on ait une université de langue française à Sudbury, mais j’aurais espéré que ce type d’initiative s’inscrive dans une réflexion plus profonde et bien menée, c’est-à-dire qu’on reprenne le travail de cabochon qui a été fait la dernière fois par le rapport Adam [qui a mené à la création de l’UOF, NDLR] et qu’on fasse quelque chose qui a de l’allure pour voir quels sont les réels besoins des communautés.»

Daniel Cayen abonde dans le même sens : «On créé ces institutions-là sans réflexion profonde sur quelle forme devrait prendre l’éducation universitaire de langue française en Ontario.»

Il faut «une réflexion panprovinciale. On ne l’a jamais eue. Quand j’étais au gouvernement de l’Ontario, quand on le proposait on se faisait taper dessus. On disait “non, non, over my dead body”», rapporte Daniel Cayen.

Pour François Charbonneau, des «signaux d’alarme» devraient résonner dans le bureau du ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, Ross Romano : la situation de l’UOF est «un désastre», l’Université Laurentienne est au seuil de la banqueroute et les institutions qui «tirent leur épingle du jeu», comme l’Université de Hearst, sont de trop petite taille pour être structurantes.


« Vous avez une espèce de réseau brinquebalant, et vous avez aussi des endroits où on est capable d’offrir des programmes en français de qualité, soutenus […] comme à l’Université d’Ottawa. Donc tout ça doit être mis sur la table et réfléchi de manière intelligente, sans chasse gardée. »
François Charbonneau, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

«Il faut une coordination panprovinciale. On n’a pas les moyens, les reins assez solides pour avoir, par exemple, une faculté d’éducation, de droit, de médecine dans chacune de ces institutions-là. On a des moyens technologiques aujourd’hui qui pourraient nous permettre de travailler un peu plus en réseau», ajoute le politologue.

Daniel Cayen estime lui aussi qu’il doit y avoir «un travail de réflexion sur la structure provinciale pour l’éducation universitaire de langue française. Quelles devraient être les relations entre l’UOF, l’Université de Sudbury, l’Université d’Ottawa, etc.?»

L’Université Laurentienne brouille les cartes

Le recteur de l’Université Laurentienne, Robert Haché, a jugé bon de rappeler, par voie de communiqué, que l’institution qu’il dirige demeure un «flambeau de la francophonie ontarienne».

«Nous nous engageons à assurer l’avenir de la Laurentienne en qualité d’université où la programmation et l’enseignement de langue française sont valorisés et notre caractère bilingue est célébré et continuerons à concrétiser cet objectif tout au long de notre restructuration», y soutient Robert Haché.

Joel Belliveau, professeur au Département d’histoire de l’Université Laurentienne et membre du comité de coordination du Regroupement des professeur.e.s francophones (RPF), trouve que la position du recteur est «déplorable» : «On exclut d’emblée de considérer autre chose. On ne prend pas le temps de réfléchir aux différentes possibilités qui s’offrent à nous. On ne considère pas les nombreuses demandes de la communauté et du corps professoral pour une gouvernance autonome pour les programmes francophones.» [Joel Belliveau exprime sa position personnelle, non celle du RPF, NDLR]

Joel Belliveau, professeur au Département d’histoire de l’Université Laurentienne et membre du comité de coordination du Regroupement des professeurs francophones (RPF).

«Qu’on fasse cette sortie-là à me semble être une défense des acquis qui a un peu mauvais gout en ce moment-ci […] L’Université déclare examiner toutes les possibilités pour la restructuration, mais il y a une idée qui vient de l’extérieur et “boom”! dès le prochain jour ouvrable, on dit que “non, non, ce n’est pas dans les cartes”», se désole Joel Belliveau.

Daniel Cayen, lui-même un ancien de l’Université Laurentienne, souligne que «les universités bilingues, à chaque fois qu’elles se sentent un peu menacées par des revendications, commencent à faire des promesses : “Oui, oui c’est important pour nous la programmation en langue française”. Si c’est vrai, pourquoi c’est toujours la première chose qui est sabrée quand il y a des compressions budgétaires?»

De son côté, François Charbonneau rappelle que «les programmes en français et le développement des programmes en français à la Laurentienne sont négligés depuis des années. Et c’est un problème de nature institutionnelle. C’est-à-dire que vous pouvez mettre autant de francophones que vous voulez à la tête de cette institution, quand 90 % de tes étudiants sont anglophones, ça devient extraordinairement difficile que ce lieu-là ne devienne pas anglodominant.» [81,2% des étudiants de l'Université Laurentienne étaient inscrits à des programmes en anglais en 2020-2021, NDLR