Le projet de loi 96 vient renforcer les directives de la fameuse <em>Loi 101</em>, ou <em>Charte de la langue française</em>, faisant du français la langue officielle du Québec (26 aout 1977).
Le projet de loi 96 vient renforcer les directives de la fameuse <em>Loi 101</em>, ou <em>Charte de la langue française</em>, faisant du français la langue officielle du Québec (26 aout 1977).

Les étudiants franco-albertains invités à étudier au Québec

Arnaud Barbet
Arnaud Barbet — IJL — Réseau.Presse — Le Franco
LE FRANCO (Alberta) – Lorsqu’on lit entre les lignes de l’article 29.6 du projet de loi 96 déposé récemment à l’Assemblée nationale du Québec, on peut craindre quelques grincements de dents. Très vite, de nombreuses voix en Alberta ont montré leur désaccord.

Valérie Lapointe-Gagnon, professeure agrégée d’histoire et des droits linguistiques à la Campus Saint-Jean (CSJ) en est persuadée, «l’abaissement des droits de scolarité pour les francophones en milieu minoritaire désireux de partir étudier au Québec, cela part d’un bon sentiment.»

Il faut signaler que ce projet de loi 96 vient renforcer les directives de la fameuse Loi 101, ou Charte de la langue française, faisant du français la langue officielle du Québec (26 aout 1977).

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Voici ce que stipule la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français - Section III, article 29.6. :

«Toute personne qui est domiciliée au Canada et qui n’est pas un résident du Québec a droit, lorsqu’elle suit, dans un établissement d’enseignement collégial ou universitaire francophone visé à l’article 88.0.1, un programme d’études donné en français qui n’est pas offert dans la province ou le territoire où elle est domiciliée, d’acquitter les mêmes droits de scolarité qu’un résident du Québec pourvu que, selon l’établissement, elle ait au moment de son admission une connaissance suffisante du français lui permettant de suivre avec succès ce programme.»

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Valérie Lapointe-Gagnon est professeure agrégée d’histoire et des droits linguistiques à la Faculté Saint-Jean, Université de l’Alberta.

Mais à y regarder à deux fois, elle évoque aussi un risque réel d’affaiblir très rapidement «une francophonie en milieu minoritaire déjà très fragile». La spécialiste en droits linguistiques ne nie pas le fait qu’il est toujours de bon augure pour les étudiants d’avoir un choix exhaustif de programmes en français disponibles au pays.

À l’inverse, elle craint un désaveu pour les programmes existants, notamment au campus Saint-Jean, déjà peu nombreux.

Isabelle Laurin, directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) émet elle aussi de sérieuses réserves sur les conséquences d’un tel projet pour la diversification des programmes universitaires en français dans les provinces de l’Ouest.


« Les étudiants peuvent se prévaloir de cette disposition si le programme qu’ils désirent n’existe pas en Alberta. Mais c’est oublier la synergie présente entre les universités en milieu minoritaire. »
Isabelle Laurin, directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA)

En effet, il existe une certaine complémentarité entre les établissements postsecondaires permettant d’avoir dans chaque province des expertises et des programmes différents.

Celle-ci assure une certaine mobilité des étudiants francophones notamment entre l’Alberta, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique. Inquiète, elle imagine que si «ces étudiants, albertains ou non, qui auraient choisi le Campus Saint-Jean, partaient au Québec, cela fragiliserait très vite ses programmes.»    

La boite de Pandore pour les gouvernements conservateurs

La directrice générale de l’ACFA, soucieuse, évoque une possible déresponsabilisation du gouvernement albertain notamment lorsqu’il faudra financer le développement de nouveaux programmes. Elle craint un «Just go back to Québec !»

Isabelle Laurin est directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Alberta.

Il est aussi clair pour Valérie Lapointe-Gagnon que le message envoyé à certains gouvernements, notamment celui de l’Alberta ou du Manitoba, qui ne «porte pas dans leur cœur l’éducation postsecondaire en français», n’est pas le bon.

«On est déjà victime de coupes budgétaires incroyables, alors si demain le gouvernement du Québec leur dit qu’ils n’ont pas besoin d’investir, car il va offrir les programmes à leur place, ce n’est pas certain que cela fonctionne», croit-elle.

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Une fuite des cerveaux difficile à imaginer 

Face aux risques de voir les bancs du Campus Saint-Jean se vider, Isabelle Laurin reste tout de même optimiste : «Le programme d’éducation notamment est un programme qui attire une grande majorité d’étudiants qui ne pourront partir au Québec.»

À l’inverse, certains baccalauréats en sciences humaines ou en sciences de la santé pourraient voir certains étudiants se tourner vers d’autres programmes offerts de l’autre côté du pays.

Valérie Lapointe-Gagnon prévient:


« Si petit soit-il, un exode des cerveaux peut paraitre énorme pour une francophonie en Alberta ou en Colombie-Britannique. »
Valérie Lapointe-Gagnon, professeure agrégée d’histoire et des droits linguistiques à la Faculté Saint-Jean

Elle craint notamment un effet boule de neige qui pourrait facilement mettre à terre le corps enseignant, mais aussi la vitalité de la communauté francophone. Une communauté et des responsables de la francophonie «intimement liés au Campus Saint-Jean» ajoute Isabelle Laurin.

Un leadeurship québécois bien accueilli, en partie

Alors que le Québec s’approprie le rôle du chef de file pour la promotion et la protection du français au Québec et dans les communautés en milieu minoritaire, la directrice de l’ACFA accepte d’y voir la preuve d’une bonne volonté. Elle évoque une approche «paternaliste» peut-être maladroite, qui pourrait devenir «collaborative.»


« Nous n’avons pas été consultés, et pourtant des démarches ont été faites auprès des ministres concernés. »
Valérie Lapointe-Gagnon

Un même son de cloche qui résonne aussi du côté de la spécialiste en droit linguistique: «Nous aurions aimé trouver des solutions, éviter une relation en sens unique, créer des échanges, des partenariats.»

Néanmoins, Isabelle Laurin comme Valérie Lapointe-Gagnon osent espérer qu’il n’est pas trop tard, et que les prochains évènements, dont le Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes ou le processus d’états généraux entamé par l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC) avec la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada (FCFA) seront des lieux d’échanges et de réflexions pour trouver des solutions aux défis d’un tel projet de loi.