Le Championnat provincial-national d’épellation 2019 d’Épelle-Moi Canada.
Le Championnat provincial-national d’épellation 2019 d’Épelle-Moi Canada.

L’épellation, un outil pour lutter contre l’insécurité linguistique

Ericka Muzzo
Ericka Muzzo
Francopresse
FRANCOPRESSE – Depuis cinq ans, Dorine Tcheumeleu œuvre à rendre le français «cool». La fondatrice et directrice générale d’Épelle-Moi Canada (ÉMC) s’est donné pour mission de valoriser la littératie en français chez les jeunes, de leur redonner confiance en leurs capacités linguistiques et, surtout, de leur donner envie de vivre en français. Un pari qui n’est pas gagné d’avance, mais qu’elle compte remporter un élève à la fois.

Native du Cameroun, où près de 80 % de la population parle le français, Dorine Tcheumeleu s’est établie en 2006 à Windsor, dans le Sud-Ouest de l’Ontario.

«Je me suis rapidement impliquée dans la communauté camerounaise de Windsor. Quand j’ai été élue présidente de l’Association des Camerounais du Sud-Ouest de l’Ontario (ACSOO), j’ai eu le mandat de créer des initiatives pour mettre le talent des jeunes en évidence», se remémore l’enseignante de formation.

«Quoi de mieux qu’un concours d’épellation? C’est une activité ludique, on s’amuse en jouant avec les mots!» ajoute en riant la fondatrice d’ÉMC.

Ses recherches l’ont rapidement menée du côté de l’organisme Spelling Bee of Canada (SBOC), qui offre depuis 1987 des concours d’épellation en anglais aux élèves de 6 à 14 ans.

«J’ai rencontré la fondatrice, Julie Spence, et on a vraiment connecté! Grâce à leur expérience et leur expertise, ils nous ont vraiment encouragés afin que notre équipe puisse amener l’initiative plus loin, au niveau national», raconte Dorine Tcheumeleu.

ÉMC, qui a commencé en Ontario exclusivement, a ainsi pris du galon et offre désormais ses activités au Québec, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick.

La fondatrice et directrice générale d’Épelle-Moi Canada (ÉMC), Dorine Tcheumeleu.

Les élèves en immersion performent mieux

Si les concours d’épellation ne sont pas nouveaux — certaines écoles en organisaient déjà au niveau local —, Dorine Tcheumeleu estime qu’ÉMC a permis de «mettre en place un système uniformisé» au niveau national.

Le changement dans les écoles ne s’est toutefois pas fait sans anicroches : «Quand on est habitués à faire les choses d’une certaine façon, le changement n’est pas facile […] Mais j’ai appris une chose : quand il y a une communication claire et que les gens comprennent le pourquoi, ils font preuve d’ouverture d’esprit», philosophe la fondatrice.

Aujourd’hui, elle estime que près de 1400 élèves francophones, francophiles et en immersion participent au concours d’épellation chaque année.

«On peut être surpris, mais curieusement les jeunes d’immersion performent parfois mieux que les jeunes d’écoles francophones», note la directrice, qui évalue qu’environ 50 % des participants sont «purement francophones», 30 % sont francophiles ou de familles exogames, et 20 % sont issus des programmes d’immersion.

«[Les jeunes d’immersion] savent que le français n’est pas un acquis, qu’il doivent travailler plus fort […] Ils s’y mettent à fond dès le début», remarque Dorine Tcheumeleu.

Au fil des ans, elle a aussi observé que les participants performent mieux lorsqu’ils parviennent à voir l’utilité de leurs apprentissages. C’est ainsi qu’ÉMC a eu l’idée de mettre sur pied des ateliers virtuels sur les thèmes du leadeurship, de l’entrepreneuriat, de la technologie et plus encore. La programmation complète doit être lancée le 1er septembre.

«La base, c’est le vocabulaire, l’épellation et la maitrise des mots ; mais ça va servir à quoi dans la vie? [Grâce aux ateliers] les jeunes comprennent le sens de pourquoi ils le font, comment ça va les aider dans la vie», suggère Dorine Tcheumeleu.

Le concours d’épellation devient également un outil pour lutter contre l’insécurité linguistique :


« Le défi avec les jeunes francophones et francophiles [en milieu minoritaire], c’est qu’ils se disent qu’ils ne maitrisent pas la langue, donc ils décrochent facilement. Quand on les met en confiance en français, ils peuvent déplacer des montagnes. »
Dorine Tcheumeleu, fondatrice et directrice générale d’Épelle-Moi Canada

Impliquer les familles

En 2020, pour s’adapter à la pandémie, ÉMC a lancé un campus virtuel qui a accueilli près de 400 jeunes dans le cadre des ateliers. Plus encore, l’organisme a ouvert ce campus aux familles des participants afin de créer un sentiment d’appartenance plus large dans la communauté.

«On se croise les doigts que cette année, on pourra recommencer les évènements en présentiel, même si on gardera aussi le format virtuel. Aussi, on veut vraiment mettre l’accent sur la famille, retrouver ce côté social qui nous a manqué! C’est aussi une occasion pour certains parents de pratiquer le français dans un cadre informel», note la fondatrice.

En 2020, pour s’adapter à la pandémie, ÉMC a lancé un campus virtuel qui a accueilli près de 400 jeunes dans le cadre des ateliers.

Au cœur de tous ces efforts visant à valoriser la langue française et à la faire vivre auprès des nouvelles générations, Dorine Tcheumeleu place son rêve de «faire une différence dans la vie de ces jeunes […] qu’ils grandissent avec un sentiment de fierté de leur langue, de leur culture! On entend souvent que le français n’est pas cool, mais ça dépend de comment tu le perçois et comment tu le vis».

En élargissant la programmation d’ÉMC, elle souhaite créer un espace où les jeunes pourront s’exprimer : «Il n’y a pas que les sports dans la vie, il y a d’autres domaines où tu peux briller!» insiste Dorine Tcheumeleu.

Pour sa part, la fondatrice estime tirer sa motivation de la gratitude d’anciens participants, dont certains jouent aujourd’hui le rôle de mentors auprès de nouveaux venus : «Quand tu vois l’impact que ça a, quand tu vois ce jeune qui te remercie, c’est ça qui nous motive.»