L’exportation des biens et des services canadiens constitue évidemment une très grande part de l’activité économique du pays et 75 % de celle-ci a pour client notre voisin du sud. Et ce qui se passe en ce moment aux États-Unis n’apporte que de l’incertitude.
L’exportation des biens et des services canadiens constitue évidemment une très grande part de l’activité économique du pays et 75 % de celle-ci a pour client notre voisin du sud. Et ce qui se passe en ce moment aux États-Unis n’apporte que de l’incertitude.

Quand les États-Unis toussent, le Canada attrape la grippe

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – Depuis quelques semaines, les données sur l’économie canadienne sont encourageantes, alors que le pays se déconfine à différents niveaux depuis la fin avril.

Le 21 juillet, un rapport publié par Statistique Canada indiquait que les ventes au détail avaient augmenté de 18,7 % au pays en mai, pour atteindre 41,8 milliards de dollars. La vigueur du secteur automobile et de la vente des vêtements ont le plus contribué à cette augmentation.

La reprise dans la vente au détail se traduit très différemment dans les deux provinces les plus populeuses : le Québec mène le bal au pays avec une hausse impressionnante de plus de 33 %, alors que les ventes ont augmenté d’à peine 14 % en Ontario.

Le mois de juin s’annonce avoir été encore plus fructueux puisque Statistique Canada, se lançant pour une rare fois dans des projections préliminaires, estime que les ventes auraient augmenté de 24,5 % par rapport à mai.

Côté emploi, l’agence rapporte une augmentation de 952 900 en juin, une hausse record. Le mois de mai avait donné le ton avec un bond de près de 290 000 emplois.

L’industrie automobile a été l’un des secteurs les plus performants au mois de mai au Canada.

Une longue traversée du désert

Malgré ces données réconfortantes, le retour à la situation économique prépandémie s’annonce toujours lent et ardu. Il reste encore à ajouter 1,8 million d’emplois pour revenir au niveau de l’hiver dernier. Pour ce qui est de l’activité économique dans son ensemble, la Banque du Canada prévoit que le PIB du Canada terminera l’année en baisse de près de 7 %.

L’une des parties de l’équation qui risque de faire défaut, ce sont les États-Unis. «Au Canada, c’est plus l’économie intérieure qui fait qu’on a une reprise économique assez forte», explique Dominique Lapointe, économiste principal chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne.

Dominique Lapointe, économiste principal à Valeurs mobilières Banque Laurentienne, constate que le Canada et les États-Unis sont dans des voies très différentes.

L’exportation des biens et des services constitue évidemment une très grande part de l’activité économique et 75 % de celle-ci a pour client notre voisin du sud. Et ce qui se passe en ce moment aux États-Unis n’apporte que de l’incertitude.

«Et cette incertitude par rapport à la pandémie, qui semble de plus en plus incontrôlée, est extrêmement préoccupante», avance Pierre-Marcel Desjardins, économiste et directeur de l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.


« Comme les États-Unis sont notre partenaire économique principal, on dit toujours : quand les États-Unis attrapent la grippe, nous on attrape une pneumonie! Mais là, avec la COVID-19, je ne suis pas certain de ce qu’on attrapera, mais ça ne sera pas nécessairement beau… »
Pierre-Marcel Desjardins, économiste

La reprise aux États-Unis s’annonçait pourtant prometteuse ce printemps : après la fin du confinement dans plusieurs États, la valeur des ventes au détail avait bondi de près de 20 % en mai.

En juin, le nombre d’emplois a augmenté de près de 5 millions, suivant un premier gain en mai de 2,5 millions d’emplois. Là aussi, c’était un premier pas encourageant vers un retour à la situation qui prévalait avant l’arrivée du virus.

Pierre-Marcel Desjardins, économiste et directeur de l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton, craint de voir les répercussions de la débâcle économique américaine.

Les États-Unis replongent

Mais c’était sans compter la reprise en force de la pandémie qui a suivi l’ouverture trop hâtive de plusieurs États, provoquant un certain reconfinement à plusieurs endroits.

Il n’aura fallu que peu de temps pour que les mauvaises nouvelles arrivent : le 23 juillet, on apprenait que les inscriptions au chômage aux États-Unis étaient reparties à la hausse pour la première fois depuis le début avril. Entre le 12 et le 18 juillet, un peu plus de 1,4 million d’Américains ont fait une nouvelle demande de chômage, dépassant de peu le chiffre de 1,3 million de la semaine précédente.

Ce début de débâcle inquiète plusieurs experts quant aux conséquences pour la reprise canadienne.

«Les États-Unis et le Canada sont dans deux chemins différents, explique Dominique Lapointe de la Banque Laurentienne. Il y en a un qui rouvre avec une épidémie plus ou moins sous contrôle, puis l’autre qui referme parce que l’épidémie est totalement hors de contrôle. Il y a de vastes secteurs de l’économie canadienne qui vont être affectés et ça, ça va avoir un effet de second ordre sur tous les autres secteurs.»

En fin de compte, si l’économie américaine plonge à nouveau, ce sont des milliers d’emplois au Canada qui seront en jeu. C’est le virus qui mène, pense Pedro Antunes, chef économiste au Conference Board du Canada.


« Quand je regarde les indices de confiance auprès des consommateurs, ils s’inquiètent toujours par rapport à l’avenir. Est-ce qu’ils vont vraiment retrouver leurs emplois quand les programmes d’appui vont prendre fin? On n’est pas sortis de toute cette problématique. »
Pedro Antunes, chef économiste au Conférence Board du Canada

«Et pour ce qui est des États-Unis, c’est encore très inquiétant au niveau de la reprise. Il faut qu’ils aient du succès — comme au Canada — à contenir l’éclosion du virus», conclut-il.

Pedro Antunes, chef économiste au Conference Board du Canada, croit que le succès contre le virus va être la mesure du succès économique.

Une répartition géographique de la COVID-19 encourageante

C’est ce qui rend la situation extrêmement difficile à jauger, selon Jasmin Guénette, vice-président des affaires nationales à la Fédération canadienne des entreprises indépendantes.

«C’est complètement imprévisible. Tout le monde souhaite que les mesures de santé publique et les mesures de distanciation physique que les gens prennent fonctionnent partout dans le monde. Mais on voit qu’aux États-Unis, il y a eu un certain relâchement. Il faut espérer que ce ne soit pas une tendance qui s’installe à moyen terme.»

Jasmin Guénette, vice-président des affaires nationales à la Fédération canadienne des entreprises indépendantes.

L’économiste en chef à la Chambre de commerce du Canada, Trevin Stratton, s’encourage pour sa part de la répartition géographique de la recrudescence du virus – du moins pour l’instant.

«Plusieurs des États où les chiffres reliés à la COVID-19 sont à la hausse sont dans le sud et l’ouest du pays, comme la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Texas. Oui, nous avons des relations économiques avec les États-Unis, mais ce sont dans les États plus au nord, comme New York et le Midwest, où des provinces comme l’Ontario et le Québec bénéficient de chaines d’approvisionnement.»

«Il y aura donc un impact sur le Canada, mais cet impact sera moins grand si la reprise du virus ne s’étend pas à ces États avec qui le Canada a des liens très serrés, particulièrement dans le secteur manufacturier», estime Trevin Stratton.

L’économiste en chef à la Chambre de commerce du Canada, Trevin Stratton, espère que les États du nord, avec qui le Canada a des liens économiques plus serrés, s’en sortiront mieux.

Même sans savoir jusqu’où se dégradera l’économie américaine, la Banque du Canada (BdC) prévoit que son taux directeur, passé à 0,25 % en mars, restera à ce bas niveau jusqu’en 2022.

Pour qu’il remonte, il faudrait que l’inflation remonte jusqu’à 2 %, et la BdC ne prévoit pas ce scénario avant 2023. Cela signifie que les bas taux d’intérêt pourraient demeurer en place pour peut-être trois ans.

Tous s’entendent pour dire que l’apparition d’un vaccin jouera un rôle majeur dans la reprise économique, sans parler des élections présidentielles de novembre aux États-Unis.