L’énoncé économique d’automne se trouve partagé entre de grandes orientations pour un futur programme de relance économique et d’autres mesures de soutien immédiat aux Canadiens et aux entreprises.
L’énoncé économique d’automne se trouve partagé entre de grandes orientations pour un futur programme de relance économique et d’autres mesures de soutien immédiat aux Canadiens et aux entreprises.

L’état des finances publiques ne se réduit pas au montant du déficit

Bruno Cournoyer Paquin
Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
FRANCOPRESSE – Si l’énoncé économique d’automne révèle, sans surprise, un déficit d’une ampleur historique, les finances publiques tiendront tout de même le coup, selon certains experts. L’énoncé économique d’automne se trouve partagé entre de grandes orientations pour un futur programme de relance économique et d’autres mesures de soutien immédiat aux Canadiens et aux entreprises. Un document qui devrait faire l’objet d’un vote de confiance au Parlement.

Certaines mesures issues de l’énoncé économique, dont la bonification de l’allocation canadienne pour enfants et de la subvention salariale d’urgence (SSUC), engagent la confiance de la Chambre envers le gouvernement, affirmait le premier ministre en conférence de presse, le 1er décembre.

Selon la professeure Geneviève Tellier, de l’École d’études politique de l’Université d’Ottawa, «le calcul est que le gouvernement est confiant de ses idées et pense qu’il y aura un appui de la population. Finalement, il défie les partis d’opposition : “si vous voulez déclencher des élections pour ça, et bien ça va être à vous de vous justifier”».

Daniel Béland, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill, croit que le premier ministre «veut probablement forcer à nouveau la main du NPD, comme après le discours du Trône. Difficile d’imaginer comment le NPD pourrait voter contre et porter le poids d’un déclenchement d’élections en décembre.»

Daniel Béland, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill et Directeur de l’Institut McGill pour l’étude du Canada.

Comment interpréter les chiffres

Pour Luc Godbout, professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, «la taille du déficit n’est pas une surprise, c’était déjà 343 milliards $ à l’été et on voyait que de nouveaux milliards de dépenses avaient été ajoutés.»

Les rumeurs qui couraient, rappelle la professeure Geneviève Tellier, chiffraient le déficit dans les eaux de 400 milliards $. Le montant annoncé «est quand même 20 milliards de moins que ce qui avait été anticipé. Ce n’est pas négligeable et ça donne un peu comme signal que, oui, les dépenses continuent à augmenter, mais pas à un taux aussi élevé qu’au début de la pandémie».

À lire aussi : Le déficit pourrait friser les 400 milliards $ d’ici au printemps

Avec des déficits qui se mesurent à l’aune des centaines de milliards, la dette aura fortement augmenté, avertit Luc Godbout.

La dette passera ainsi de 721 milliards $ en 2019-2020 à 1378 milliards $ en 2025-2026 – presque le double d’avant la crise.

«Il n’y a pas de magie, les déficits se répercutent entièrement sur l’endettement futur», souligne Luc Godbout. Et les chiffres avancés ne tiennent pas compte du plan de relance mis de l’avant dans l’énoncé économique, dont le cout projeté se situe entre 70 et 100 milliards $.

Luc Godbout, professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke et chercheur à la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques.

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Déficit vs dette

Le déficit est l’écart entre les recettes de l’État et ses dépenses budgétaires pour un exercice financier.

La dette fédérale brute est le montant total dû par l’État. Elle se compose à la fois de la dette contractée sur les marchés, représentée par l’encours de titres tels que les bons du Trésor et les Obligations d’épargne du Canada, et de la dette interne, contractée principalement envers les comptes de pension de retraite des fonctionnaires fédéraux.

Source : Bibliothèque et Archives Canada

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Il n’y a pas lieu de paniquer

«Il ne faut pas simplement avoir une fixation sur le chiffre de 381 milliards $, ce qui est énorme, ce qui est sans précédent! Mais il faut considérer ça d’un point de vue historique, à long terme. Il y a aussi le cout de la dette et le poids relatif de la dette par rapport à la taille de l’économie, c’est-à-dire le PIB», nuance Daniel Béland de l’Université McGill.


« Le pourcentage du budget fédéral consacré au paiement de la dette est un montant qui reste très bas par rapport à ce qu’on a vu par le passé, par exemple, au milieu des années 1990 […] On a vu un certain déclin du poids du remboursement de la dette dans le budget fédéral [depuis cette période]. »
Daniel Béland, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill

De plus, ajoute-t-il, les taux d’intérêt sont historiquement bas, «donc c’est un avantage pour les libéraux, ça leur permet de dépenser davantage sans que le cout de la dette explose, pour le moment».

Une situation qui pourrait changer si les taux d’intérêt augmentaient ou s’il y avait un autre choc économique, concède Daniel Béland.

Pour Luc Godbout, il faut aussi surveiller le ratio de la dette relative au PIB, qui sert à mesurer la dette du pays. «Ce ratio a certainement augmenté avec la pandémie, mais on voit qu’il se stabilise.»

Après le déficit record de 2020-2021, il se situera autour de 51 % à 53 % du PIB – alors qu’il était de 31 % avant la crise.

«C’est acceptable. On était dans une bonne posture d’endettement […] donc ça nous permet de faire face à ces déficits-là sans trop de souffrances», estime le fiscaliste.

La politologue Geneviève Tellier rappelle d’ailleurs que le Canada a déjà connu des taux d’endettement relatif au PIB qui dépassaient les 70 % et que, pour certains pays, ce taux dépasse 100 %.


« Ça vient diminuer notre marge de manœuvre, c’est certain. Mais si on se compare à d’autres pays ou à d’autres moments dans l’histoire, on n’est pas dans la pire position. »
Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politique de l’Université d’Ottawa
Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politique de l’Université d’Ottawa.

Cependant, rappelle Daniel Béland, la situation actuelle est caractérisée par une grande incertitude : «On ne sait pas quand la pandémie va se terminer, quelle sera la situation de l’économie dans six mois ou un an.»

Quelle cible budgétaire?

Plusieurs économistes, dont Luc Godbout, avaient suggéré que le gouvernement se fixe une cible budgétaire et adopte des indicateurs — comme le ratio dette/PIB — qui indiqueraient à Ottawa qu’il est temps de stabiliser les dépenses publiques.

Pour Luc Godbout, la ministre Freeland accepte l’idée, en principe, mais croit que le moment est prématuré pour prendre des engagements fermes. «La ministre dit, et elle n’a pas tout à fait tort, qu’il est un peu trop tôt pour s’attacher les mains avec des chiffres absolus […] Une fois la normalité retrouvée, on va se donner des cibles d’endettement et d’équilibre budgétaire.»

Il précise qu’il n’aurait cependant pas été mauvais pour le gouvernement d’identifier certains outils et un échéancier.

Le risque avec l’approche préconisée, selon Luc Godbout, c’est que la ministre ne se donne pas de moyens pour résister aux pressions de ses collègues du cabinet pour engager de nouvelles dépenses qui ne sont pas en lien avec la crise de la COVID-19.

L’absence de cible budgétaire ou d’ancrage fiscal, ajoute le fiscaliste, empêche de penser à l’autre côté de l’équation, soit les revenus : «Si l’ancrage t’oblige à équilibrer ton budget, et que tu veux dépenser plus, et bien ça te prend plus de revenus, ça devient automatique.»

Malgré cette absence d’engagement ferme, ajoute Luc Godbout, l’énoncé économique prévoit tout de même un retour à la «normale» d’ici cinq ans, car le déficit devrait s’établir entre 25 et 30 milliards $ d’ici 2025-2026.

Or, rappelle-t-il, c’est plus ou moins ce que le budget de l’ex-ministre des Finances, Bill Morneau, prévoyait pour l’année 2020-2021 s’il n’y avait pas eu de pandémie.

Pour la politologue Geneviève Tellier, cette projection du déficit constituerait, en quelque sorte, une cible budgétaire – même si ce n’était sans doute pas à quoi pensaient les économistes.

«Ce gouvernement n’a jamais caché ses intentions : il n’était pas trop enthousiaste à l’idée d’un déficit zéro. D’ici quatre à cinq ans, nous allons revenir à ce qu’on avait connu avant la crise, donc un déficit autour de 25 ou 30 milliards $. Donc on voit qu’il va y avoir un retour progressif et quand même assez rapide à la normale», explique Geneviève Tellier.

«Il y a une continuité qui est assez forte» dans les politiques financières du gouvernement Trudeau, souligne Daniel Béland.


« Ça reste une vision assez à gauche, où on met l’accent sur les dépenses sociales au détriment de l’équilibre budgétaire. S’il y a une chose qui reste claire, c’est que pour les libéraux, l’équilibre budgétaire n’est pas une priorité, et c’est le cas depuis 2015. »
Daniel Béland, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill

«Les conservateurs reprochent aux libéraux de ne pas avoir d’objectifs clairs [par rapport au retour vers l’équilibre budgétaire], ajoute Daniel Béland. Mais les libéraux font le calcul que les électeurs s’en foutent un peu, parce que maintenant on a des préoccupations plus à court et moyen terme, et que l’équilibre budgétaire est moins important que la sécurité économique des familles et le retour à une vie un peu plus normale», conclut-il.