Chiquita Mére, présidente de la République acadienne
Chiquita Mére, présidente de la République acadienne

Une Acadie indépendante? L'univers alternatif de l'artiste Mario Doucette

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE - L'an dernier, alors que la pandémie faisait rage, un artiste visuel acadien s'est mis à inventer une histoire alternative de l'Acadie, bien différente de la réalité. Et si l'Acadie avait été reprise aux Britanniques, évitant ainsi la Déportation? Quel aurait été le destin de cette petite colonie, coincée entre le Canada et l'océan Atlantique?

Au départ, Mario Doucette voulait simplement occuper son temps alors que la pandémie a mis en suspens. «Je me cherchais un petit projet pour lequel les gens n'auraient pas besoin de se déplacer, explique-t-il. J'ai toujours voulu créer mes propres timbres, ma propre monnaie.» C’est ainsi que le projet de la «République acadienne» est né!

La République acadienne est en réalité une œuvre d’art conceptuel qui raconte la reconquête de l’Acadie aux Anglais en 1760.

Le projet qui se voulait simple au départ est devenu de plus en plus important. Mario Doucette souhaitait fabriquer des timbres de façon traditionnelle, soit perforés sur les côtés et avec une substance collante en dessous. La quête a été un peu compliquée. Finalement, il a trouvé un homme à Berlin, en Allemagne, qui fabrique des timbres traditionnels pour la plupart des micro-États de la planète.

«Je lui ai écrit. Je me suis présenté. Il m'a dit qu'il était obsédé avec l'Acadie, il est venu ici cinq ans passés pour visiter.»

Certains timbres de la République acadienne.

Le projet qui se voulait simple au départ est devenu de plus en plus important. Mario Doucette souhaitait fabriquer des timbres de façon traditionnelle, soit perforés sur les côtés et avec une substance collante en dessous. La quête a été un peu compliquée. Finalement, il a trouvé un homme à Berlin, en Allemagne, qui fabrique des timbres traditionnels pour la plupart des micro-États de la planète.

«Je lui ai écrit. Je me suis présenté. Il m'a dit qu'il était obsédé avec l'Acadie, il est venu ici cinq ans passés pour visiter.»

Le projet de création d'une «monnaie» acadienne a été plus ardu. Mario Doucette souhaitait, en premier lieu, produire des billets de banque et des pièces de monnaie. Les billets coutant trop cher à fabriquer, il s'est contenté de faire frapper 600 pièces – des piastres – à l'effigie de Louis J. Robichaud, premier Acadien élu premier ministre au Nouveau-Brunswick – dans le monde réel – mais 25e président de la République acadienne de cet univers fictif.

Pièce de monnaie de la République acadienne à l'effigie de Louis J. Robichaud, 25e président et premier Acadien élu premier ministre du réel Nouveau-Brunswick.

L’artiste a mis en vente les timbres et les pièces de monnaie et a été surpris par l’engouement pour les objets. Une deuxième impression des timbres a été effectuée et le deux tiers des 600 piastres frappées ont trouvé preneur. «J'ai récupéré mes couts, ça fait longtemps», souligne l'artiste de Moncton.

À la frontière du mythe et de la réalité

Par la suite, le projet de la République de l’Acadie prend une autre tournure.

«En faisant de la monnaie et des timbres, les gens me posaient toutes sortes de questions, raconte Mario Doucette. Les gens qui connaissaient mon travail comprenaient que c'était un genre d'œuvre d'art conceptuel. Il y avait aussi d'autres gens qui ne connaissaient pas mon travail et qui pensaient que c'était un vrai mouvement politique, genre un nouveau Parti acadien.»

Carte des régions administratives de l'Acadie indépendante.

À la suite de cette première manifestation de cette Acadie parallèle, Mario Doucette passe à une autre étape. «J'ai senti le besoin d'inventer toute une grosse histoire en partant du départ, comment on est devenu souverain. Toute une histoire alternative.»

La base de cette histoire parallèle est l'expédition – très réelle – menée par le duc d'Anville en 1746. Une opération de très grande envergure : plus de 50 navires, 7 000 soldats et matelots. La mission est de reprendre Louisbourg, capturée l'année précédente, reprendre l'Acadie et, si possible, attaquer Boston. Mais l’opération sera un lamentable échec. Après une traversée difficile, une forte tempête disperse les navires à l'arrivée sur les côtes de la Nouvelle-Écosse. La maladie ravage l’équipage avant la fin de l’expédition. D'Anville, lui-même, meurt d'une attaque d’apoplexie avant de pouvoir d'entreprendre quoique que ce soit.

Dans l'Acadie alternative, le duc d'Anville réussit et l'Acadie redevient française. D'Anville meurt peu après les combats ; on donnera quelques années plus tard son nom à une nouvelle ville qui sera la nouvelle capitale de la colonie… et de la République.

La colonie devient république

Toujours dans l’univers parallèle de Mario Doucette, lors d'une Convention nationale, en 1881, les Acadiens votent par référendum pour former une république indépendante, imitant le Canada qui a fait de même l'année précédente. Son territoire regroupe les trois provinces maritimes du monde réel, avec une forte présence autochtone, alors que les anglophones forment une faible minorité très pauvre.

Bulletin de vote lors du référendum de 1881 ayant mené à l'indépendance de l'Acadie.

«L'idée est aussi de créer un pays utopique parce que dans la République, les Autochtones sont beaucoup plus présents, les langues autochtones aussi. J'ai voulu imaginer une Acadie beaucoup plus progressiste» explique Mario Doucette. D'ailleurs, la présidente actuelle de l'Acadie est Chiquita Mére, une dragqueen acadienne créée par l'artiste Xavier Gould.

Au printemps dernier, Mario Doucette a conçu une «encyclopédie acadienne» sur Wikipédia regroupant toutes les facettes de cet univers. En plus de l'historique de la République, on y trouve son drapeau, sa devise, des descriptions de plusieurs villes, son fonctionnement administratif, sa géographie bref, un contenu et une présentation similaire à ce qu'on retrouve sur Wikipédia à propos des divers pays du monde.

Quelle est la motivation pour ce projet? «Dans ma tête, ça me donne beaucoup de ressources dans ma propre démarche, parce qu'avant, je faisais de la recherche sur les gens ou les évènements de notre histoire, puis je comparais aussi l'aspect visuel et ce que les artistes ont fait pour décrire cette histoire-là», précise Mario Doucette. «La plupart du temps, y a du faux et du réel mélangé [dans l’interprétation des artistes], surtout quand les gens se basent sur Longfellow [auteur du poème Évangéline, NDLR]. Ç’a été longtemps ma base de ma recherche.»

Auto-portrait de Mario Doucette vêtu à la façon d'un soldat britannique du 18e siècle.

Cette démarche est en fait un prolongement des créations précédentes de l'artiste. Mario Doucette verse dans la peinture historique, réinterprétant parfois des tableaux anciens sur la Déportation et autres thèmes du genre. Les Acadiens y sont souvent représentés complètement nus afin d’imager la dépossession qu’a vécu le peuple acadien.

L'une de ses peintures a d'ailleurs fait partie de l'exposition nationale virtuelle 150 ans, 150 œuvres : l'art au Canada comme acte d'histoire, présentée par la Galerie de l'UQÀM en 2018, et qui comprend des œuvres de grands peintres canadiens comme Paul-Émile Borduas et Jean Paul Riopelle.

Mario Doucette prépare une importante exposition à la Galerie d'art Beaverbrook de Fredericton, la plus importante galerie du Nouveau-Brunswick. Prévue au départ en 2022, elle a été repoussée en 2023 en raison de la pandémie.

L'artiste de Moncton entend consacrer une partie de son exposition à son projet de la République acadienne.