Secteur culturel et COVID-19 : pour le meilleur et pour le pire

Marc Poirier
Marc Poirier
Francopresse
FRANCOPRESSE – La crise de la COVID-19 bouleverse le monde culturel. Si certaines innovations «forcées» et plusieurs changements en matière de diffusion sont inspirants, d’autres effets à court, moyen et long terme soulèvent des inquiétudes.

Une chose est sure : au cours des dernières semaines, notre rapport à la culture a changé. «Pendant cette crise, la culture est devenue un refuge. Tout le monde reconnait ses bienfaits, tout le monde reconnait que c’est pratiquement un service essentiel, une échappatoire», souligne Marie-Christine Morin, directrice générale de la Fédération culturelle canadienne-française (FCCF).

Faute d’espace physique, de scène, de salle de théâtre ou de galerie d’art, les artistes ont fait ce qu’ils font de mieux : créer, inventer, explorer de nouvelles avenues, des façons originales ou inusitées de rejoindre le public.

«On est en train de s’apercevoir qu’il y a des choses qui peuvent se faire autrement», confirme Carmen Gibbs, directrice générale de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPNB). Si on l’a vu surtout du côté de la musique ou de la poésie, elle croit que d’autres secteurs vont suivre, comme le théâtre.

Marie-Christine Morin, directrice générale de la Fédération culturelle canadienne-française.

Défi de longévité

Évidemment, à plus long terme, ces nouvelles façons de faire ne pourront pas soutenir une industrie.

«Moi, le défi que je vois, c’est beaucoup un défi de longévité : combien de temps ça va durer», s’inquiète Sylvain Aumont, directeur général du Réseau des grands espaces (RGE), un organisme qui regroupe environ 70 diffuseurs culturels de l’Ouest, du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest. «On voit qu’il y a des festivals annulés. Les compagnies de théâtre, il y en a qui tentent de reporter à l’an prochain des spectacles prévus ce printemps.»

Et si la crise devait durer trop longtemps, Carmen Gibbs craint le pire : «Si ça se prolonge, c’est clair qu’au-delà des évènements, on va avoir un milieu qui va être amputé d’une partie des organismes qui travaillent au développement des arts et de la culture.»

De nombreuses annulations

Sombre perspective. Et ceux qui vont survivre passent en ce moment un très mauvais quart d’heure.


« Le secteur culturel a été l’un des premiers à être touché par la crise et, dans certains cas, ce sera peut-être l’un des derniers à réintégrer le cours normal des activités »
Marie-Christine Morin, directrice générale de la FCCF

On ne compte plus les tournées, lancements, évènements et autres productions annulés. L’évènement phare du RGE est Contact Ouest, un marché des arts annuel qui doit avoir lieu à la mi-septembre à Winnipeg. Plusieurs diffuseurs du pays et de l’étranger y viennent découvrir l’offre culturelle de la région desservie. Mais plusieurs embuches se dressent, selon Sylvain Aumont.

«En ce moment, les programmes de financement qui nous permettent de les faire venir sont suspendus. Nous, on pourrait très bien dire qu’on va avoir un Contact Ouest, mais il se pourrait qu’en Europe, il y ait toujours une interdiction de voyager. Donc, les diffuseurs ne pourraient pas venir. Ça pourrait être vrai aussi entre les provinces ou encore entre les régions.»

Et même si tout s’arrange, il y a toujours la crainte d’une flambée des prix des billets d’avion et d’hôtels qui constituent une bonne partie du budget de l’évènement. Une décision sera prise en juin pour l’édition 2020.

Des évènements culturels pourraient être mis en péril par l'interdiction de voyager et par une flambée des prix des billets d'avion. 

Le soutien du fédéral

En attendant, il faut pouvoir fonctionner. Le programme de Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC), mis sur pied au début de la crise, permet de financer 75 % du salaire des employés d’une entreprise touchée. Pour y avoir droit, les employeurs doivent démontrer une perte importante de revenus d’ici le début de l’année, en comparaison à l’année précédente.

Or, bon nombre d’entreprises culturelles n’encaisseront leurs pertes que plus tard, lorsque leurs évènements n’auront pas lieu. De plus, le programme ne finance pas la rémunération des travailleurs autonomes, qui sont nombreux dans ce secteur.

Afin de régler certains de ces écueils, le gouvernement fédéral a annoncé vendredi dernier un nouveau programme d’aide d’urgence de 500 millions de dollars destiné aux secteurs de la culture et du sport amateur. Les détails n’ont pas encore été dévoilés.

Conserver des liens avec le public

Pour Denis J. Bertrand, expert-conseil en développement de publics dans le secteur des arts et de la culture, basé à Ottawa, l’important pour le secteur culturel pendant cette crise est d’éviter le surplace.


« Le défi, au-delà d’assurer la rémunération de leurs employés, c’est de ne pas s’éteindre ou demeurer inactif pendant cette période-là. C’est important pour tout organisme de création et tout lieu de diffusion de demeurer en contact avec le public pendant la pandémie, peu importe le temps que tout ça va durer. Parce que les gens ont besoin d’être rassurés que les lieux qu’ils sont l’habitude de fréquenter, les artistes qu’ils ont l’habitude de rencontrer vont toujours être actifs une fois la pandémie terminée. Donc, il est important pour ces lieux-là, pour ces entités-là, de demeurer en contact avec leur clientèle. »
Denis J. Bertrand, expert-conseil

Et lorsque tout cela sera fini, le problème de l’achalandage des évènements se posera.

«Par exemple, du côté de l’édition, du cinéma, on parle déjà de la peur d’un goulot d’étranglement au sortir de la crise avec des sorties de livres, des tournages qui vont se multiplier dans la même période», indique Marie-Christine Morin de la FCCF.

Denis J. Bertrand, expert-conseil en développement de publics dans le secteur des arts et de la culture.

«Au début, il risque d’avoir un sentiment de méfiance»

L’autre inconnu, c’est la réaction du public au retour d’une certaine normalité. Selon les intervenants du secteur, le comportement de la population pourrait se manifester de deux façons, en même temps :

«Ça va prendre beaucoup de temps avant que les gens n’aient plus de craintes à participer à des évènements», pense Carmen Gibbs de l’AAAPNB. Mais elle croit aussi qu’après cette longue période de confinement, ils auront «une soif énorme de voir d’autre monde.»

«Au début, il risque d’avoir un sentiment de méfiance», croit aussi Sylvain Aumont. Les diffuseurs vont tout faire pour que les activités se fassent dans des conditions optimales au niveau de la sécurité des citoyens.»

Marie-Christine Morin abonde dans le même sens.


« On va être un peu échaudés par le confinement, puis on ne voudra pas nécessairement se rendre dans des endroits où il y a plusieurs personnes en même temps. Alors c’est difficile de prévoir ça. Puis c’est certain que pour plusieurs manifestations culturelles, le fait de se rassembler en grand nombre, ce sera problématique pour une longue période. »
Marie-Christine Morin, directrice générale de la FCCF

Des solutions à long terme

Selon l’expert-conseil Denis J. Bertrand, le virage virtuel qu’ont pris le secteur culturel et le rapport de l’artiste avec le public pendant la crise de la COVID-19 aura des effets à long terme.

«On s’en allait déjà là. Ce n’était pas aussi poussé, mais je ne serais pas surpris du tout qu’à l’avenir, une compagnie de théâtre, un artiste ou un spectacle se dise : je ne peux pas aller partout, mais je peux peut-être faire une captation de mon spectacle, m’organiser avec un diffuseur dans cette communauté et y rendre mon spectacle disponible. Elle pourra le présenter et le cout serait moindre que d’accueillir l’artiste en personne.

Le diffuseur peut aussi inviter en avant-spectacle un artiste local à performer en live. Ensuite, les spectateurs assistent à la performance en rediffusion.»