Concert de Manu Dibango au festival Les Escales, Saint-Nazaire, juillet 2019.
Concert de Manu Dibango au festival Les Escales, Saint-Nazaire, juillet 2019.

Décès de Manu Dibango : Quatre Afro-Canadiens lui rendent un vibrant hommage

Jean-Philippe Deneault
Initiative de journalisme local - APF - Saskatchewan
À 86 ans, le monument de la musique africaine Manu Dibango a été emporté par la COVID-19 le 24 mars 2020. Quatre Franco-Canadiens d’origine camerounaise et mauritanienne établis en Saskatchewan, en Ontario et à Terre-Neuve-et-Labrador partagent leur réaction et leurs souvenirs empreints d’admiration et de nostalgie.

«J’étais très triste, surtout de savoir qu’il est parti à cause de ce terrible virus, réagit la Camerounaise Rachel Simmen, en Saskatchewan. Un monument qui disparait aussi brutalement, ça fait mal. C’est révoltant!»

La directrice adjointe du Centre éducatif Félix le Chat à Saskatoon, où elle habite depuis 2013, est encore affectée par la disparition du célèbre saxophoniste.

Surprise et tristesse sont aussi partagées par Bertrand Simb Simb, originaire du Cameroun et résidant en Saskatchewan depuis 2014 : «C’est comme si le ciel m’était tombé dessus ce jour-là. C’est une très grosse perte pour le monde de la musique, en particulier celui de la culture camerounaise.»

Rachel Simmen, directrice adjointe du Centre éducatif Félix le Chat à Saskatoon

Un homme marquant

Le journaliste Jean-Marie Vianney, originaire de Douala, capitale économique du Cameroun, a reçu l’annonce de la disparition de l’artiste comme un choc, «surtout que, quelques jours avant, circulaient déjà sur les réseaux sociaux des rumeurs sur son décès qui avaient été démenties par sa famille, stipulant qu’il était malade et récupérait de la maladie.»

Celui qui vit depuis 25 ans à Ottawa poursuit : «Sa disparition tragique représente la perte d’un grand artiste qui a traversé le temps et l’espace en influençant plusieurs générations de musiciens et d’artistes ces 60 dernières années.»

Fidèle admirateur, Jean-Marie Vianney a organisé un évènement sur Facebook en hommage à Manu Dibango ainsi qu’au chanteur congolais Aurlus Mabélé, décédé lui aussi du coronavirus à Paris en mars dernier.

Le journaliste a même eu la chance de rencontrer le jazzman à deux reprises : en 2011, lors de son passage au Festival international Nuits d’Afrique à Montréal en tant qu’invité d’honneur, puis en 2015 lors du Forum Afrique Expansion où le saxophoniste a reçu un prix soulignant sa contribution à l’industrie musicale.

Le journaliste Jean-Marie Vianney a rencontré Manu Dibango à deux reprises en 2011 et en 2015, lui laissant un souvenir impérissable.

Un immense héritage

Pour Navel Sarr, Mauritanien d’origine et fondateur du premier festival de musique africaine à Saint-Jean, la mort de Manu Dibango constitue la perte de «l’un des fondateurs de ce que l’Occident appelle la “musique du monde”».

L’ancien animateur de l’émission Couleurs Café à la radio communautaire de Saskatoon ajoute : «Manu a beaucoup contribué au rayonnement de la musique africaine en dehors du continent. Selon moi, il a permis au reste du monde de s’intéresser à la musique africaine qui est une musique très variée et qui est aussi l’origine de plusieurs genres musicaux américains.»

Les nombreuses collaborations de Manu Dibango avec de grands musiciens africains et occidentaux reconnus internationalement font partie intégrante de son legs. «Il laisse derrière lui une soixantaine d’albums dont nous continuerons à nous délecter. Il a fait connaitre la culture camerounaise en particulier, et celle de l’Afrique en général au monde entier», souligne Bertrand Simb Simb.

Jean-Marie Vianney, ancien animateur et journaliste à l’émission Afrique Plus de la radio CHUO à Ottawa, ajoute : «À lui seul, Manu Dibango représente l’image de l’artiste et de la musique africaine. À travers sa musique, les communautés africaines et afro-américaines du monde ont pu se retrouver et solidifier leurs identités. La preuve : la reprise de l’extrait Soul Makossa par Michael Jackson a permis de se faire reconnaitre auprès de la communauté artistique du monde», argumente le spécialiste.

Mais la reprise du roi de la pop ne fait pas l’unanimité. Beaucoup pensent encore à cette affaire en justice qui a opposé le compositeur africain à la vedette américaine puis à Rihanna en 2009 pour leur utilisation non créditée d’un extrait de sa chanson. Enfant, Navel Sarr avait été frappé et révolté que l’une de ses idoles, Michael Jackson, ose plagier un musicien africain.

Navel Sarr, gestionnaire informatique pour le Conseil scolaire francophone provincial de Terre-Neuve-et-Labrador, est également le fondateur du premier festival de musique africaine à Saint-Jean.

Déjà, un vent de nostalgie

L’héritage collectif laissé par Manu Dibango est aussi personnel pour ses plus grands admirateurs pour qui la présence de «Tonton Manu», ou «Papa Manu», remonte souvent à l’enfance. «Étant de la génération post-Soul Makossa, Tonton Manu a bercé ma tendre enfance à travers sa musique, se souvient avec nostalgie Jean-Marie Vianney. Je l’écoutais à la radio comme beaucoup de monde à travers le Cameroun, l’Afrique et le monde.»

Des souvenirs d’enfance comparables émergent chez Rachel Simmen à Saskatoon : «Au début des années 80, j’étais élève au collège Vogt de Yaoundé, au Cameroun. Ce collège avait une fanfare et les musiciens aimaient interpréter la musique de Manu Dibango. Sa musique passait régulièrement à la radio, car il n’y avait pas de télé à l’époque.»

Issu d’une plus jeune génération, Navel Sarr se rappelle avoir grandi «en voyant toujours Manu à la télévision avec son saxophone». Pour sa part, Bertrand Simb Simb confie avoir toujours été «au parfum des évènements majeurs de Papa Manu, par réseaux sociaux, journal, télé ou en live». Le Fransaskois n’oubliera pas de sitôt son dernier concert à l’Olympia de Paris en 2014. «C’était un carton comme d’habitude!»

De son vrai nom Emmanuel N’Djoké Dibango, Manu Dibango a accompagné six décennies au rythme de son afrojazz et de ses mélodies accrocheuses. Le saxophoniste camerounais a frappé les imaginaires et marqué de nombreuses générations, à l’instar de la diaspora africaine au Canada.