Daniel Lavoie en spectacle à Moscou, le 21 octobre 2013.
Daniel Lavoie en spectacle à Moscou, le 21 octobre 2013.

Daniel Lavoie, ambassadeur de la francophonie jusqu’à Séoul

Andréanne Joly
Andréanne Joly
Francopresse
FRANCOPRESSE – Daniel Lavoie roule sa bosse dans l’univers de la musique depuis 50 ans. Le 19 juin, il recevra le Trille Or Hommage, prix décerné par l’Association des professionnels de la chanson et de la musique. Grâce à ses grands succès des années 1980 et 1990 et à la comédie musicale Notre-Dame de Paris, le chanteur originaire du Manitoba fait résonner la langue française en Europe, en Russie et en Asie. Francopresse a saisi l’occasion pour lui parler de son attachement à la francophonie alors qu’il jongle entre le lancement d’une adaptation d’une nouvelle de Gabrielle Roy, son retour de tournée et ses projets d’écriture.

Francopresse : Daniel Lavoie, vous aurez droit à un hommage lors du Gala Trille Or, le 19 juin sur les ondes d’Unis TV. Comment accueillez-vous ce prix? 

Daniel Lavoie : Je n’avais pas entendu parler du Trille Or avant qu’on me propose de me l’offrir. Je n’ai pas encore vraiment compris pourquoi on me le donne, sinon que bon, ça fait 50 ans que je chante en français! Je suppose que je suis un ambassadeur pour la francophonie mondiale parce que je chante en français partout dans le monde. Peut-être que ça méritait un Trille Or. Je ne sais pas. [rires]

Je reçois des lettres de Chinois, de Russes, d’Australiens, de gens des Philippines qui me disent qu’ils ont appris le français pour comprendre mes chansons. Ça veut dire que j’aide à répandre le français. Très humblement, parce que je ne pense pas être un ambassadeur qui fait du bruit.

Plus jeune, dans ma vie, j’ai eu la chance d’avoir des succès de disques qui ont marché beaucoup dans le monde entier, entre autres la chanson Ils s’aiment. Je suis toujours un peu étonné d’entendre à quel point les gens partout dans le monde connaissent cette chanson.

Après, j’ai fait le spectacle Notre-Dame de Paris qui a eu des répercussions dans le monde entier. La vidéo Notre-Dame de Paris est utilisée à l’école, dans les cours de français, en Chine, Taïwan, en Russie.

Vous êtes un ambassadeur de la francophonie sur la scène mondiale, mais le Manitoba fait souvent surface, en entrevue.

C’est inévitable, mes bases sont là ; ma famille est là, mes frères et sœurs, mes cousins. Mes parents sont enterrés là depuis pas tellement longtemps. Le Manitoba est dans mon sang, dans mes racines. Je n’ai ni envie de le renier ni de l’oublier.

Il y a quelques années, j’ai voulu publier des textes, et plutôt que de me tourner vers des maisons d’édition françaises ou québécoises, ce qui était très accessible, j’ai préféré passer par une maison d’édition manitobaine [Les Éditions des Plaines, NDLR]. C’était très important pour moi de faire ça.

Et il y a peut-être même un troisième livre qui s’en vient.

Vous avez aussi récemment mis en musique le conte Le Vieillard et l’enfant de Gabrielle Roy, paru chez La Montagne secrète le 2 mai dernier.

Gabrielle Roy, une de mes préférées depuis longtemps! J’avais lu tout Gabrielle Roy quand j’étais encore au Manitoba. J’avais découvert une auteure, la seule, vraiment, qui parlait de chez nous d’une façon aussi belle et avec laquelle je pouvais me sentir à l’aise.

J’ai toujours eu un attachement très particulier à Gabrielle Roy. Quand j’ai découvert Gabrielle Roy, j’étais au collège, à Saint-Boniface. J’ai tout lu : La Route d’Altamont, La petite poule d’eau, Bonheur d’occasion, etc.

Quand je suis parti du Manitoba et que j’ai lu La Détresse et l’enchantement, je me suis senti un peu le cœur de Gabrielle Roy parce que je trouvais qu’on avait un peu, je dis bien un peu, le même parcours.

Le vieillard et l’enfant, qui se retrouvent sur les rives du lac Winnipeg. Daniel Lavoie a signé la trame sonore du conte et la musique des chansons de l’album <em>Le Vieillard et l’enfant</em>, adaptation d’une nouvelle de Gabrielle Roy.

Vous avez déjà dit avoir l’impression d’être entre deux chaises, comme Franco-Manitobain qui vit au Québec depuis 50 ans. Est-ce encore le cas?

Je dirais entre trois chaises même, parce que je suis né dans un village [Dunrae, NDLR] où il y avait autant de francophones que d’anglophones. J’ai appris l’anglais en même temps que j’ai appris le français.

Je parle encore le français surtout parce que mon père et ma mère ont insisté pour que le français soit la langue de la maison, la langue de ma mère [il chantonne presque, rappelant Jours de plaine], et que mon père m’a envoyé au Collège [de Saint-Boniface].


« Mais si j’avais suivi le trajet de la plupart des jeunes francophones de mon village, je serais maintenant à 98 % anglophone. Je ne parlerais probablement plus le français. Donc, ce côté très, très omniprésent de l’anglais a fait que j’ai une troisième personnalité aussi. Je suis un tricéphale. »
Daniel Lavoie

Pour ce qui est du Québec, oui j’ai passé 50 ans ici, je me sens un peu Québécois, mais étrangement, beaucoup plus Manitobain. Les années formatives, où l’on apprend la vie, sont probablement les années qui marquent le plus. Je demeure probablement plus Manitobain qu’autre chose.

Vous avez flirté avec une carrière en anglais, mais vous avez fini par faire le choix du français. Quand et comment avez-vous fait ce choix?

Ça fait tellement longtemps. Ça fait 30 ans, 35 ans.

Quand je suis arrivé au Québec [en 1970], je me suis senti, pour la première fois de ma vie, libre d’être moi-même. Je sentais que je n’avais pas besoin de checker par-dessus mon épaule pour voir s’il n’y avait pas un anglophone qui nous écoutait. Pas obligé de changer de langue quand il y avait un anglophone dans un groupe de 10 personnes.

Il y a des choses qui me blessaient énormément dans mon amour-propre, dans mon orgueil de francophone, quand je vivais au Manitoba. J’ai découvert que je n’avais pas à vivre ces choses-là.

Après, j’ai commencé à faire des disques en français, j’ai sorti mes disques presque tout de suite en France, alors j’ai commencé à voyager en France beaucoup. Je me suis senti de plus en plus francophone.

Daniel Lavoie a un important bassin de fans en Russie et en Asie.

Suivez-vous la scène musicale et artistique du Manitoba français ou de la francophonie canadienne? Qu’observez-vous?

Pas beaucoup, j’avoue. J’ai lu que les gens, en général, développent leurs gouts musicaux jusqu’à 30 ans et qu’après ça, ils écoutent la même musique le restant de leur vie. Je peux dire que j’ai continué de m’intéresser aux jeunes et à la nouvelle musique pendant longtemps, mais de moins en moins.

Ça ne veut pas dire que ça ne m’intéresse pas ; ça veut juste dire que je ne fais pas l’effort d’aller voir. Mais quand je rencontre des jeunes qui font ce métier-là, ça me fait plaisir de les encourager.

Ils évoluent dans un milieu complètement différent du vôtre.

Le métier n’est plus le métier que j’ai connu. C’est très difficile, pour moi, de donner des conseils à des jeunes parce que le métier qu’eux vivent ne ressemble en rien au métier que j’ai connu.

Le métier que j’ai connu, c’est un métier où il y avait de l’argent et Dieu sait que, quand il y a de l’argent, il y a du respect! C’est là que ça se passe dans la tête des humains. Quand on me présentait, peu importe où, on disait : «Qui a vendu tant de disques, qui a fait tant de spectacles».

La musique ne générant plus d’argent, on est obligé de dire : «Qui a 10 000 hits Spotify» – ça veut dire 0,0 cenne. On est encore accrochés aux numéros.

Daniel Lavoie avec les créateurs de Notre-Dame de Paris, Luc Plamondon et Richard Cocciante.

Dans cet univers-là, le retour sur scène avec Notre-Dame de Paris est un baume?

Notre-Dame de Paris a eu son succès dans les dernières années où l’on vendait encore des disques. On en a vendu comme 20 millions, une quantité inimaginable de disques et de vidéos.

Par contre, quand je suis revenu pour la nouvelle production [en 2016], nous avons enregistré un album, nous avons fait une vidéo de très, très haut niveau, et ni le disque ni la vidéo n’ont été lancés sur le marché parce que ça ne valait pas la peine. On les vend aux spectacles.

Le disque et la vidéo n’ont plus de valeur. Par contre, les gens paient encore 100 piastres pour aller voir un spectacle et on remplit encore des salles de 5 000 et 6 000 places de spectateurs enthousiastes tous les soirs.

La vengeance est là, surtout. C’est que les gens sont encore prêts à vivre l’émotion d’un vrai spectacle, et ça, c’est merveilleux et c’est surtout là où j’encourage les jeunes : essayer de faire des shows et s’organiser pour que les gens viennent les voir. Et de faire des bons shows, d’être bons. Ils peuvent en vivre.

+++

Pour en savoir plus sur la carrière de Daniel Lavoie :

À visionner : Carte de visite, 2012 (TFO)

À lire : «Quitter son île : Entretien avec Daniel Lavoie», Paul Savoie, Liaison, 2008

À lire : «Remixer ma vie», La Presse, 27 février 1998

À écouter : «Les mémoires en chansons», Pénélope, ICI Première, 6 mai 2021