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Alcool et confinement : «bannir l’accès n’est pas une sage décision»

Marine Ernoult
Initiative de journalisme local — APF — Atlantique
Depuis le début de la pandémie, certains gouvernements provinciaux ont choisi de restreindre le nombre de magasins d’alcool ouvert, voire de les fermer. Jacob Amnon Suissa, professeur à l’UQAM et psychothérapeute, explique les risques liés à la fermeture de ces établissements et analyse la dépendance à l’alcool en pleine crise sanitaire.

Que pensez-vous des décisions des autorités de fermer certains magasins d’alcool?

Si l’on pèse les avantages et les inconvénients, il est préférable de garder les magasins ouverts. Dans le contexte anxiogène actuel, bannir l’accès n’est pas une sage décision. Il faut se soucier des personnes dépendantes. Lorsqu’elles sont privées d’alcool, cela peut avoir de graves conséquences sur leur santé mentale. Les risques de suicide peuvent augmenter. Attention, je ne dis pas que toute personne qui souffre de dépendance va forcément perdre le contrôle, mais une infime minorité est susceptible de déraper. Paradoxalement, fermer les magasins d’alcool est donc beaucoup plus dommageable en matière de santé publique. 

De toute façon, l’histoire l’a montré, si les autorités interdisent la vente, les gens trouvent toujours un moyen de s’en procurer, même illégalement. Il suffit de penser à la période de la prohibition qui a contribué à créer le crime organisé. Apprenons des erreurs du passé.

L’isolement social favorise-t-il les risques de rechute des personnes alcooliques?

Pour elles, c’est une période extrêmement difficile à traverser, l’accompagnement personnalisé ne pouvant plus se faire en face à face. Mais les groupes d’entraide en ligne, les réunions virtuelles organisées par les Alcooliques Anonymes leur permettent de parler avec des gens qui partagent la même expérience, d’exorciser leurs peurs. C’est une bonne chose. Et de nombreuses personnes dépendantes continuent d’essayer de réduire leur consommation grâce à des programmes de soutien. Le plus dur, c’est pour les personnes seules et isolées, sans réseau. Livrées à elles-mêmes, elles sont moins dans la modération et leurs chances d’arrêter sont plus faibles. La solitude tue.

«Si quelqu’un d’anxieux commence à boire pour geler ses émotions négatives, ça risque d’ouvrir la fenêtre de la dépendance», explique Jacob Amnon Suissa, professeur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal.

Est-ce que la crise sanitaire que nous traversons peut créer des dépendances à l’alcool?

Dans un contexte de fort stress, chacun compose comme il peut avec la situation, en fonction de sa trajectoire personnelle, des images positives qu’il a collectées au cours de sa vie. Chacun cherche à vivre de manière satisfaisante en dépit des circonstances traumatisantes. L’homme utilise depuis toujours les substances psychoactives, dont l’alcool, pour traverser les périodes difficiles. Ces substances jouent le rôle d’anxiolytique. 

Les apéros à distance ne représentent pas un risque de développer une dépendance, car ils répondent à un besoin de convivialité, d’échange. Mais si quelqu’un d’anxieux commence à boire pour geler ses émotions négatives, ça risque d’ouvrir la fenêtre de la dépendance. Les personnes dépendantes gardent en effet leur équilibre en anesthésiant leurs angoisses, leurs souffrances avec l’alcool. En d’autres termes, la substance n’a rien à voir avec la dépendance, l’alcool n’a rien à voir avec l’alcoolisme. Ce qui compte, c’est la nature de la relation que l’on entretient avec la substance, ce que l’alcool nous apporte, à notre affectif, à notre équilibre psychologique.

Sur le long terme, craignez-vous une hausse de la consommation d’alcool?

Pas nécessairement. Selon moi, le risque d’augmentation est ponctuel, le temps que la situation se résorbe. Après la crise, le retour à la normalité se fera graduellement et les gens auront moins tendance à s’anesthésier avec l’alcool, car ils retrouveront leurs habitudes, ressentiront à nouveau de l’affection quand ils seront face à face, se toucheront, s’embrasseront.