La délégation des communautés de la francophonie canadienne au Sommet d’Erevan accueillie par la ministre fédérale Mélanie Joly (au centre) : (de g. à d.) Carol Jolin (Assemblée de la francophonie de l’Ontario), Lily Crist (Alliance des femmes), Jean Johnson (Fédération des communautés francophones et acadienne), Lynn Brouillette (Association des collèges et des universités), Sue Duguay (Fédération de la jeunesse) et Louise Imbeault (Société nationale de l’Acadie)
La délégation des communautés de la francophonie canadienne au Sommet d’Erevan accueillie par la ministre fédérale Mélanie Joly (au centre) : (de g. à d.) Carol Jolin (Assemblée de la francophonie de l’Ontario), Lily Crist (Alliance des femmes), Jean Johnson (Fédération des communautés francophones et acadienne), Lynn Brouillette (Association des collèges et des universités), Sue Duguay (Fédération de la jeunesse) et Louise Imbeault (Société nationale de l’Acadie)

17e Sommet de l’OIF : Louise Mushikiwabo porte en elle les conflits de la Francophonie

Jean-Pierre Dubé
Jean-Pierre Dubé
Francopresse
Au lendemain du Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie, le leadership du Rwanda demeure contesté. Ce pays n’est-il pas à l’image d’une part des 88 États membres et observateurs ? Entrevue avec le politicologue Christophe Traisnel.

Les tensions autour du remplacement de la Canadienne Michaëlle Jean au poste de secrétaire générale par la Rwandaise Louise Mushikiwabo ont monopolisé l’attention, les 11 et 12 octobre. Au lendemain du 17e Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), des questions demeurent sur le leadership du Rwanda, contesté pour ses choix linguistiques et ses violations des droits humains.

Le Sommet biennal tenu en Arménie a été marqué par d’importants changements politiques et un resserrement du programme à 18 thématiques. La déclaration finale du Sommet comprend 73 énoncés.

Mais l’OIF n’est pas une girouette, selon le politicologue Christophe Traisnel de l’Université de Moncton. « C’est le changement dans la continuité qui caractérise l’Organisation depuis ses origines. C’est une énorme machine ! Certains disent que la Francophonie devient de plus en plus une ONU bis ou une auberge espagnole où n’importe qui peut entrer. »

Les enjeux d’économie et de sécurité chers à Michaëlle Jean devront rivaliser avec les priorités de Louise Mushikiwabo. Mais le Rwanda de la future secrétaire générale est-il un modèle à suivre ?


Le président du Rwanda avait menacé de quitter l’OIF

Au mieux, le Rwanda est un pays francophile. En 2009, il a changé la langue d’enseignement obligatoire du français à l’anglais et joint les rangs du Commonwealth britannique. Son président Paul Kagame avait alors menacé de quitter l’OIF.

L’élection de la ministre Mushikiwabo est l’œuvre du président français. Selon Emmanuel Macron, la direction doit revenir à l’Afrique, le continent où la langue française demeure la plus implantée, regroupant la moitié des 54 États membres.

« La langue est un enjeu profondément transversal, explique Christophe Traisnel. Quand on parle de langue, on parle de politique linguistique – le noyau dur – mais aussi de culture, de nouvelles technologies et de diversité culturelle. »


Investir dans un combat qui n’est pas d’arrière-garde

Le politicologue se réjouit d’un discours très ouvert de l’OIF en la matière. « Ce serait très mal vu que l’Organisation ne s’intéresse finalement qu’à l’avenir du français. On vit dans une planète globalisée et la plupart des pays de la Francophonie sont plurilingues. »

Ces pays se joindraient à l’organisme à condition qu’il ne défende pas le français exclusivement. « Il est nécessaire d’investir le camp du plurilinguisme et du multiculturalisme à l’échelle planétaire qui ne soit pas un combat d’arrière-garde. »

Des inquiétudes sur la légitimité du Rwanda comme leader fusent aussi sur la question des droits humains. Les opposants y sont persécutés par le régime d’un président habileté à régner jusqu’en 2036.

Voici la conclusion d’Amnistie internationale sur le Rwanda pour 2017-2018 : « La répression exercée contre les opposants politiques se poursuit, marquée par de graves cas de restrictions aux libertés d’expression, d’association, d’homicides illégaux et de nombreuses disparitions non élucidées. »

Selon le prof de l’École des hautes études publiques, le clivage politique vécu par la Francophonie rappelle d’autres rassemblements régionaux. « C’est difficile pour l’Union européenne de défendre la démocratie avec des membres aussi différents que la Hongrie, la Pologne, le Royaume-Uni et l’Italie, qui vient d’élire un gouvernement populiste. »


Pluralité politique des pays de l’OIF

L’OIF est aussi confrontée à ces tiraillements, explique le politicologue. « Le club compte des régimes très autoritaires, d’autres en transition démocratique et des vieilles démocraties qui connaissent un nombre de revers » comme la France, la Belgique et le Canada.

L’Organisation respecte la pluralité politique, dit-il : « au lieu d’exclure, il faut inclure tous les régimes dans l’espoir d’une démocratisation éventuelle ».

La diversité serait une contribution de Michaëlle Jean, liée son passé canadien et haïtien. « Il faut être très diplomate. Il y a de la discrimination basée sur le sexe, les préférences sexuelles et la couleur de la peau qui ne sont pas défendues par toute la francophonie. De l’exclusion traverse tous les pays. »

Christophe Traisnel reconnait la complexité de l’OIF : « Il y a l’idée que la Francophonie serait une forme de néo-colonialisme et tout le contraire. Cette opposition revient à chaque Sommet. Ce n’est pas un sujet neutre et c’est l’atout majeur de la Francophonie : ses débats la font exister de plus en plus. »


Tunisie en 2020 : le fleuron du Printemps arabe

Ce tiraillement se voit dans l’élection de plus en plus politique et critiquée au secrétariat général, « encore plus radicale cette fois-ci ».

L’OIF se tourne vers Tunis pour le 18e Sommet en 2020, un choix symbolique, estime le professeur. La Tunisie serait le fleuron du Printemps arabe grâce à son passage à la démocratie.

« Ce choix est une façon de souligner que ce n’est pas un modèle de l’extérieur, mais une démocratie à la tunisienne. Il a fallu un très grand courage pour mettre en place ce régime. »