Réchauffement climatique : La vue d’un trotteur de l’Arctique et de l’Antarctique

Le guide Paul Landry a lancé sa carrière professionnelle en fondant une entreprise offrant des forfaits de traineau à chien au Nunavut, avant de mener des expéditions au pôle Nord. Mais il n’y retourne plus. «C’est trop dangereux.» Il s’est donc tourné vers le pôle Sud.

 

Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

 

Francopresse. Le guide Paul Landry a lancé sa carrière en fondant une entreprise offrant des forfaits de traineau à chien au Nunavut, avant de mener des expéditions au pôle Nord. Mais il n’y retourne plus. «C’est trop dangereux.»
Les membres d’une expédition au pôle Sud avec Paul Landry (en capot rouge) : (de gauche à droite) David de Rothschild, Patrick Woodhead et Alistair Vere Nicoll. Photo : avec l’autorisation de Polar Consultants

Au pôle Sud, l’Ontarien d’origine ne voit pas les effets du réchauffement : un kilomètre de glace le sépare de l’eau lorsqu’il entreprend le trajet de 1100 km. Mais l’immense calotte antarctique fond à une vitesse alarmante.

«Quand je suis dans l’Antarctique, c’est à l’intérieur du continent, je ne suis pas sur la côte. Au nord de moi, il y a 300 km de banquise. La température est de 18 à 22 degrés au départ et de 30 à 35 quand on arrive au pôle, à 3000 mètres d’altitude. Tout est couvert de neige. La seule différence que je remarque, c’est un peu plus de journées nuageuses.»

C’est dangereux d’aller au pôle Sud? Non, dit-il. «C’est pas physiquement difficile, mais les conditions sont extrêmes et les journées sont longues. On est sur les skis pendant huit heures. C’est 60 jours dans le froid et le vent, avec un menu d’expédition, à coucher dans une tente, aller aux toilettes dehors.

«Quand j’y vais avec des clients, je veux que leur chance de réussir soit très élevée. Aucun d’eux n’a fait un trajet aussi long, ils ne savent pas comment ils seront après 30 jours. Si je crois qu’ils ne sont pas prêts, je n’irai pas. Le métier, c’est de prendre soin de gens dans un environnement très froid. C’est pas bon pour le bouche-à-oreille s’ils ont gelé.»

Paul Landry a lancé une entreprise de tourisme d’aventure à Iqaluit (NT), offrant notamment des forfaits en traineau à chien de 7 à 14 jours. Puis le métier de guide a pris de l’envergure à la suite d’accidents mortels sur le mont Everest, en Asie : les aventuriers sont devenus conscients de l’existence de professionnels de la montagne.

 

Pas de clients canadiens

À ce moment, il a développé un marché pour les intéressés par les pôles. «Au début, c’était plutôt des Britanniques. Il y a toujours eu une culture pour les expéditions polaires en Angleterre. J’ai été guide pour une première fois [au pôle Nord en 2001] et mon client a écrit un livre où il m’a mentionné.»

D’une première expédition à une seconde, son nom a circulé en Angleterre. «90 % de mes clients viennent de là. Au début, c’était de jeunes hommes de 25 à 30 ans.» Mais jamais de Canadiens.

Il est allé quatre fois au pôle Nord et quatre fois au pôle Sud. Sa plus récente expédition, en Antarctique en 2018, consistait à guider une jeune Chinoise. «Quand elle m’a contacté, elle n’avait aucune expérience de sport d’hiver. J’ai passé deux ans et demi à l’entrainer.» Elle serait devenue la première femme de son pays à se rendre au pôle Sud.

Un citoyen de Singapour et deux femmes de l’Arabie saoudite sont présentement en formation auprès de Polar Consultants. «La plupart de mes clients sont subventionnés, ils représentent des marques de vêtements ou de plein air.»

 

Une dernière expédition au pôle Nord

Et à quel prix réalise-t-on l’exploit? «Environ 300 000 dollars US, pour l’équipement, le linge et surtout le transport en avion. C’est très dispendieux aussi au Groenland : 30 jours pour 50 000 $.»

Sa dernière expédition au Nord remonte à 2005. «Avec le réchauffement, c’est presque impossible. Il y a de moins en moins de glace et de plus en plus d’eau. Le pôle se trouve sur l’océan, sur la banquise.»

Le Canada se réchauffe deux fois plus vite que la planète dans son ensemble, et la cadence dans ses régions nordiques serait trois plus rapide qu’ailleurs, selon un rapport d’Environnement Canada publié le 1er avril.

«Maintenant, c’est au Groenland qu’on va. On débute l’expédition sur la côte et oui, les glaciers sont plus courts qu’avant, il y a plus de glace et d’eau, et moins de neige. Traverser le pays, c’est 30 jours de l’est à l’ouest et 45 jours du sud au nord. On voit que les villages inuits sur la côte sont beaucoup affectés par le réchauffement.»

 

Le plus gros bloc de glace de la planète

En Antarctique, là où la banquise rejoint l’océan, note Paul Landry, «la différence doit être très visible.» La partie invisible est toutefois la source d’un très grand danger pour l’humanité : le plus gros bloc de glace de la planète couvre l’ensemble du continent.

Selon un rapport de l’Académie américaine des sciences publié en janvier, la fonte annuelle de la glace de l’Antarctique serait six fois plus élevée qu’en 1980 et continuera à s’accélérer, peu importe les efforts pour combattre le réchauffement.

La disparition complète de la calotte polaire, mesurant 14 millions de kilomètres carrés et contenant près de la moitié des réserves d’eau douce du globe, pourrait engendrer au cours des prochains siècles une élévation de 57 mètres du niveau des océans.

La conclusion de Paul Landry : «C’est à Montréal que je vois le plus de changement climatique. Le fermier qui travaille depuis des décennies au nord de la ville voit beaucoup plus de transformations que moi en Antarctique.»

 

Profil de Paul Landry

  • Né en 1955 à Smooth Rock Falls (ON)
  • Passionné de plein air et de sports d’hiver
  • Guide de canot et de ski dans le nord de l’Ontario
  • Éducateur au Canadian Outward Bound Wilderness School
  • Guide d’aventure sur l’ile de Baffin pendant 10 ans
  • Guide des pôles et du Groenland depuis 15 ans
  • Domicile à Montréal, entrainement en Norvège