La discrétion des chefs sur les langues officielles

Quand un sujet est délicat, on s’abstient d’en parler ou bien on s’arrange pour ne pas trop se faire entendre s’il en est question. Il y a lieu de croire que les langues officielles tombent dans cette catégorie.

 

Réjean Paulin (Francopresse)

 

Le Symposium sur les 50 ans de la Loi sur les langues officielles a eu lieu les 27 et 28 mai dernier à Ottawa. Imaginons le scénario des grands évènements pour cette occasion.

Le premier ministre et les chefs des autres partis seraient montés tour à tour sur les tribunes, auraient prononcé un discours enlevant par le style et alléchant par le contenu. Toute la presse nationale aurait été là, caméra à l’épaule et micro au poing. Les journalistes auraient fait le fameux «scrum», ces entrevues improvisées courantes sur la scène politique, où on se rue sur les politiciens pour obtenir «une bonne clip», ce court passage qui passera bien dans un reportage bien ficelé.

Trois chefs à la fois, au même endroit, c’est du bonbon pour la presse. Le sujet à l’ordre du jour gagne soudain en importance et inonde l’opinion publique. Il faut bien l’admettre, en couverture politique, les têtes d’affiche font l’évènement autant que le sujet lui-même. Ce sont elles qui propulsent dossiers et débats dans l’imaginaire du peuple.

En d’autres mots, les Trudeau, Scheer et Singh, respectivement libéral, conservateur et néodémocrate, ont préféré éviter les projecteurs pendant le symposium. Ils n’étaient pourtant pas loin. Le Centre national des arts, où avait lieu le rassemblement, est à deux pas du Parlement. Juste à une courte marche de santé entre leur bureau et la rue Elgin.

Quelques ministres et porte-paroles ont parlé à leur place. Ils ont bien fait leur travail, mais n’empêche que ça donne une idée de l’importance que les stratèges en communication ont voulu donner à la rencontre.

Ces absences ou silences ne sont pas aléatoires en politique. Ils répondent à une stratégie. On quantifie les votes et les gens qui vont voir et entendre. On est face à une population que l’on veut influencer et à une presse en quête de cote d’écoute et de lecteurs. Les stratèges jouent le jeu des communications pour bâtir un capital sympathie, ce fer de lance pour le grand jour où les électeurs passeront derrière l’isoloir. Ce jour-là n’est pas très loin. Des élections auront lieu à l’automne.

Pourtant, l’évènement n’était pas banal. On célèbre cette année le demi-siècle d’une loi appelée à façonner le pays dans le sens de l’ouverture à l’autre, en quête d’un grand idéal dans toute société heureuse, celui de l’égalité. Ce n’est pas rien.

Il y avait aussi de quoi nourrir les discours. Le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, avait présenté son rapport annuel quelques semaines plus tôt. Il recommandait le dépôt d’une nouvelle mouture de la Loi qui placerait les langues officielles au cœur des priorités, avec du «leadeurship» et du «courage politique», avait-il pris la peine d’ajouter.

Il souhaite aussi l’ajout de clauses précises pour obliger les provinces et territoires à mettre la main à la pâte, en consultant les communautés en situation minoritaire et à tenir compte de leurs besoins.

Pourquoi la classe politique se fait-elle aussi discrète? Le sujet serait-il un peu embarrassant dans certains milieux?

Il ne faut peut-être pas forcer la note jusqu’à conclure à l’indifférence. Cela dit, il est certain que l’on ne veut pas pousser trop fort quant à l’envergure à donner à ce dossier, pourtant d’une grande importance pour le Canada entier et ses citoyens.

C’est comme si on convenait de continuer à modeler ce Canada bilingue, mais en se tenant un peu à l’écart des projecteurs pour ne pas froisser les récalcitrants.