La parole à Nawel Hamidi. Vendredi en Algérie : un peuple transformé par la révolution

Pour un 14e vendredi de suite, des Algériens ont défilé par centaines de milliers, le 24 mai, résistant aux provocations du régime militaire et insistant sur le départ de la classe dirigeante. Les citoyens affirment la fin de la hogra, 60 ans d’humiliation continue. Pour une avocate d’origine algérienne, ce régime a des effets semblables à la Loi sur les Indiens au Canada.

Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

 

Pour la première fois, le 24 mai, des barricades ont empêché les manifestants de gravir les marches de la Grande Poste, qu’ils avaient occupées le vendredi précédent. Photo : compte Twitter de Hamdi Baala, avec autorisation expresse

Pour la première fois, des barricades bloquaient l’immense foule d’Alger pour l’empêcher de gagner la Grande Poste, centre emblématique de la résistance. Malgré des dizaines d’arrestations, le défilé se serait déroulé sans incident. Les manifestations dans la capitale et en région donnent lieu à la liberté d’expression, estime la professeure Nawel Hamidi, de l’Université Laurentienne de Sudbury, en Ontario.

«C’est assez impressionnant : c’est comme si la culture a changé juste à cause que toute l’énergie est sublimée à travers les manifestations. Il y a une esthétique de la révolution qui transforme la société et les rapports des Algériens entre eux», dit-elle.

Des amies manifestantes lui ont parlé de leur expérience. «[Elles] me disent : c’est incroyable, il y a un périmètre de sécurité formé par des hommes autour des femmes. Il n’y a personne qui nous touche. Si quelqu’un essaie de nous voler, sa bourse ou son téléphone, il est tout de suite rattrapé par des gens qui sont là pour s’assurer que la dignité de chacun est protégée.»

Elle observe une énergie transformée : auparavant, la violence était tournée contre les civils. «Les manifestations ont un rôle politique, mais aussi sociologique : on est en train de construire un tissu social.» L’avocate remarque des slogans, des paroles, mais aussi un fond d’humour.

 

«Ne pas retomber dans la guerre civile»

«On est dans une dynamique de lutte armée et c’est symbolique qu’on n’a pas pris les armes. Personne ne veut pas retomber dans la décennie noire de la guerre civile qui a causé des traumatismes profonds.» Le mouvement reste pacifiste, relève Nawel Hamidi.

«Il n’y a aucune confiance envers ce régime qui essaie de pratiquer une fausse justice en mettant en prison quelques personnes dans l’espoir de calmer la population; aucune confiance dans l’organisation des élections (annoncées pour le 4 juillet), mais une grande méfiance envers les militaires qui fonctionnent avec les services secrets dont le propre est de ne pas révéler ses stratégies.»

 

«Vous et votre famille, dégagez, partez!»

C’est une guerre d’usure. «C’est beau de manifester, mais le pouvoir ne partira pas comme ça, poursuit Nawel Hamidi. On ne peut pas espérer que les militaires prennent l’avion pour fuir le pays. Ils ont trop à perdre pour simplement quitter.»

La classe dirigeante représenterait quelque 20 % de la population, vivant selon la norme européenne. «Ils ont des passeports français, leurs femmes font les épiceries et magasinent en France les fins de semaine. Ils envoient leurs enfants dans des écoles privées françaises, on leur fournit des diplômes presque gratuitement. Ils obtiennent des positions privilégiées dans les universités et accèdent à des postes de pouvoir dans tous les secteurs.

Selon Nawel Hamidi, la rue conteste ce régime : «Vous et votre famille, dégagez, partez! On ne veut plus vous voir! Vous êtes tellement déconnectés de la réalité, vous ne savez pas qui on est. Ça fait 60 ans que vous nous méprisez, comme des outils que vous utilisez à vos fins, comme du purin.»

 

«Humilier le citoyen pour mieux le contrôler»

Ce mépris envers le peuple, qui se joue dans le système les écoles, les hôpitaux et les administrations), a été nommé par les Algériens : hogra. «Le citoyen qui demande un service est humilié constamment, met en lumière la Sudburoise d’adoption.

«On se fait dire qu’on est des paresseux, des imbéciles et qu’on ne mérite pas d’institutions représentatives. Le régime militaire a pour objectif d’abrutir les citoyens pour mieux les contrôler, en faire des corps sans intelligence pour servir le pouvoir, faire la guerre et défendre le pays. À la fin, tu n’es qu’un soldat.

«Les effets sur la population sont dévastateurs, soutient-elle, ça crée de la violence et un cercle vicieux de la violence entre les gens qui la vivent.»

 

Les manifestants du vendredi ont changé de trajectoire et se sont alors rassemblés à proximité dans un autre lieu emblématique de la révolution : la Place des martyrs. Photo : compte Twitter de Hamdi Baala, avec autorisation expresse

«Le racisme est une façon de définir l’identité»

La situation dans son pays d’origine a poussé Nawel Hamidi à retourner aux études. «Je suis avocate, mais j’ai décidé de faire un doctorat en sociologie. Le droit ne me donnait pas tous les outils dont j’ai besoin pour mieux comprendre la hogra. J’ai grandi avec ce mot. J’étudie les théories sociologiques et pour mieux comprendre les effets des régimes politiques sur les gens.

«Je fais ma thèse sur la militarisation algérienne. Je m’intéresse à la façon que le régime se comporte. Il essaie d’emmener la jeunesse à adopter des comportements agressifs pour justifier la répression. Ce sont des techniques auxquelles on est habitué. C’est difficile de ne pas tomber dans la violence parce que la société algérienne est devenue violente.

«On regarde l’impact de la colonisation. Par exemple, comment la constitution canadienne et la Loi sur les Indiens ont créé des effets psychologiques — pas juste au niveau du gouvernement — mais entre les personnes. Comment les gens en sont venus à se définir suite à des lois racistes, comment le racisme est devenu la façon dont on définit nos identités.»

Nawel Hamidi refuse de s’enfermer dans une tour d’ivoire et parle aux gens sur le terrain en Algérie. «Je prends le pouls avec le monde rural en disant : définissons ensemble ce problème-là, dites-moi ce que vous pensez de l’humiliation. »

 

MIS À JOUR le 3 juin